Discussion 01

La vision dreyfussienne de l’histoire ontologique a trois composantes:

1) l’existence d’une série de mondes historiques discontinus et incommensurables – ceci contre la vision humaniste qui ne voit qu’un seul monde et un continuum historique

2)l’existence d’un méta-critère scalaire pragmatique pour comparer et évaluer ces mondes, càd la possibilité d’être plus ou moins riche et empli de sens – ceci contre la vision humaniste qui juge les compréhensions de l’être selon leur degré d’adéquation au monde unique

3)la thèse d’un déclin progressif vers un état d’appauvrissement qualitatif et de manque de sens extrême (le nihilisme) – ceci contre la vision humaniste de progrès cumulatif

Dreyfus attribue ces thèses à Heidegger, mais on peut déjà les trouver chez Nietzsche et après Heidegger chez Merleau-Ponty, Foucault, Feyerabend, et Deleuze. Ce pluralisme de mondes historiquement disjoints est accompagné d’une lecture du monde homérique comme lui-même composé d’une multiplicité de mondes dont chacun correspond à un dieu. Ici Dreyfus ajoute la thèse heideggérienne que chaque dieu incarne et exprime une tonalité affective. Le monde homérique est « plus riche » que notre monde parce qu’il perçoit l’existence de ces mondes tonaux et leur accorde une importance majeure. C’est en quoi on voit les limites de la vision humaniste continuiste. On peut toujours prélever des éléments familiers dans un monde distinct du nôtre pour arguer qu’en fait il n’y a pas de rupture assez importante pour constituer un cas d’incommensurabilité. Néanmoins, si on donne une importance aux éléments qui ne cadrent pas avec cette impression de familiarité (comme dans le monde homérique la puissance des dieux et l’absence des notions élémentaires d’intériorité) on n’arrive plus à s’identifier aussi facilement avec l’autre monde et on le saisit dans son altérité systématique ontologique et pas seulement anecdotique. La vision dreyfussienne semble quand-même encore structuraliste puisqu’il postule une seule compréhension de l’être par époque, même s’il reconnaît l’existence de germes d’autres compréhensions de l’être aux marges. Implicitement il considère l’unicité d’une époque comme constituée de l’hégémonie d’une compréhension sur les autres. Alors on peut demander si Dreyfus n’impose l’unité sur une époque pour simplifier ses analyses. Car il n’y a pas d’argument pour démontrer la représentativité des oeuvres. Le monde antique grec c’est Homère et c’est tout. Où sont les preuves? Sinon ça revient à la tautologie que le monde homérique c’est Homère. Mais ça laisse ouverte la question de l’inscription historique du monde homérique. Comment individuer ontologiquemet les époques? La séquence Homère , Aeschyle, Evangile de Jean, Dante, Luther, Melville semble correspondre à un parcours « grands livres » que Dreyfus critique. Le fait que Dreyfus peut étayer un peu cette séquence avec la vision historique de Heidegger est insuffisant, s’il ne peut pas démontrer que cette périodisation est Heidegger dans sa force philosophante, et non pas un reste humaniste à critiquer et à dépasser.

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