Blog et individuation (1): Etats de choc

Internet pour moi constitue une des grandes transformatives expériences constitutives de mon identité et de son bouleversement. Son impact sur ma vie est aussi puissant que l’expérience de l’amour (je vis une relation amoureuse avec ma partenaire depuis 30 ans), de l’immigration (je suis né et j’ai grandi en Australie, et je réside en France depuis 32 ans, de la contemplation (au sens large, je pratique diverses disciplines « psycho-spirituelles » depuis 38 ans, allant de la méditation au tai chi et yoga, en passant par une analyse jungienne qui a duré 7 ans), de la philosophie (j’ai commencé à lire des textes philosophiques et à y réfléchir à l’age de 12 ans, peut-être un peu avant, et rapidement  c’est devenu un des éléments dominants de ma vie). Chacune de ces expériences m’a transformé, est devenu un élément constitutive de ma vie, et continue à me transformer au point que mon « identité » me semble être un procès de processus, et non pas quelque chose de fixe. C’est ce que des penseurs comme Carl Jung et Gilles Deleuze appellent un processus d’individuation qui sous-tend nos divers et provisoires états individués.

Donc lorsque je compare (l’expérience et la pratique de) l’internet à l’amour, à l’immigration, au travail sur soi psycho-physique et psycho-spirituel, et à la pensée philosophique je suis conscient de lui attribuer une importance majeure dans ma vie. Je voudrais écarter un malentendu possible: je ne suis pas tombé amoureux de mon ordi ou d’internet, je ne pense pas qu’il constitue un nouveau monde dans lequel je réside, je ne pense pas que surfer sur l’internet est une expérience « psychédélique », je ne pense pas que la philosophie a été dépassée et remplacée par l’hypertexte et les hyperliens. Tout ça, même si c’était avéré, ne constituerait que des effets de surface au vue d’une transformation plus profonde dans ce que Hubert Dreyfus, suivant Heidegger, appelle nos « pratiques d’arrière-fond », qui constituent notre monde et les existences possibles dans ce monde.

Etats de choc de Bernard Stiegler est beaucoup plus intéressant et plus satisfaisant que les oeuvres de Badiou. J’aime ce qu’il dit de la stupidité, que n’importe quel philosophe ou n’importe quel livre peut nous rendre bête, selon l’usage qu’on en fait – usage mimétique, pour qu’il nous dise ce qu’il faut croire ou ce qu’il faut penser, ou alors usage individuant comme outil pour exprimer ce que je pense en mon propre nom, dans mon processus à moi.

Une lecture orientée vers l’individuation des livres de Badiou est possible, même si parfois il faut les lire à contre-courant, et je les lis en ce sens (je ne suis pas masochiste!). Le concept d’amour de Stiegler est proche de celui de Badiou (l’amour comme procédure de verité qui institue un Deux). Stiegler parle en termes de co-individuation qui produit un savoir (savoir du monde, mais aussi savoir-vivre et savoir aimer). Contrairement à Badiou, Stiegler y comprend pas seulement eros, mais aussi agapè et philia, non seulement l’amour du couple amoureux, mais aussi l’amour parental et l’amitié. Il y a quelque chose de plus humain et de moins prophétique dans le style de Stiegler, malgré le verbiage et le jargon.

De surcroît, le concept de processus d’individuation, que Stiegler tient de Gilbert Simondon et qu’il prolonge, est plus humain que la notion de « procédure de vérité » badiousienne. Il n’y a plus cette étrange hiérarchie de pratiques avec ses chiffres magiques (quatre procédures de vérités, l’amour comme institution d’un Deux). Stiegler prend toujours soin de penser l’individuation psychique non seulement par rapport à l’individuation collective, mais aussi par rapport à l’individuation technique). Donc, par exemple, Badiou n’a rien à dire concernant le processus de maintenir un blog, alors que le concept d’une pharmacologie des pratiques numériques dévéloppé par Stiegler nous donne des pistes utiles pour penser nos rapports aux technologies informatiques, au lieu de nous faire disparaître dans les abstractions de la « voie du concept » badiousienne. La voie de l’individuation a tout à voir avec mes motivations en commençant à publier un blog et avec le choix des penseurs que je discute.

Voici une conférence de Stiegler sur les thèmes du livre et de ce post:

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4 commentaires pour Blog et individuation (1): Etats de choc

  1. dmf dit :

    [audio src="http://progressivegeographies.files.wordpress.com/2012/04/groszaag2012-part-1.mp3" /]

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