DETACHMENT: cérébralement pessimiste, nerveusement optimiste

DETACHMENT donne une vision sombre et pessimiste de nos établissements scolaires, et par implication de notre société tout entière. Il n’y a pas d’analyse, c’est un simple constat, ce que Deleuze appelerait un « constat d’immanence » (PERICLES ET VERDI, p13). C’est la triomphe du rapport non-humain avec l’autre et avec soi-même, du processus de démolition qui est coextensif avec la mondialisation. Il n’y a pas d’explication offerte, à part quelques allusions à l’envahissement de la gestion de l’école par les impératives du marché et de la politique. Aucune « solution » n’est proposée, on est loin de l’euphorie du CERCLE DES POETES DISPARUS. On voit une institution malade et mortifère, génératrice de tristesse et de désespoir. La lecture que le « héros » Henry Barthes fait des premières lignes de LA CHUTE DE LA MAISON D’USHER semble exprimer parfaitement cette vision:

« Pendant toute la journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j’avais traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, — mais, au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’insupportable tristesse pénétra mon âme … Je regardais le paysage simple de ce domaine, — les murs mornes … les troncs blancs d’arbres dépéris, — j’éprouvais une entière dépression d’âme … C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise. » (traduction ici, j’ai respecté les omissions du texte lu dans le film, et j’ai modifié légèrement la traduction).

A première vue on pourrait penser que cette citation décrit l’établissement physique et son impact sur nous, mais le personnage Henry Barthes précise: « La maison d’Usher n’est pas seulement un vieux château décrépit et délabré, c’est aussi un état d’être ». On pourrait dire que ça exprime un état d’être désindividué. L’école serait un lieu privilégié de l’exercice des forces de désindividuation qui règnent partout ailleurs sans partage. On voit l’indifférence des élèves aux études, leur méchanceté entre eux, leur cynisme, leurs illusions et leur cruauté – leur manque d’empathie semble total. Les enseignants aussi semblent résignés, déprimés, professionalement et existentiellement désorientés.

Notre « héros » est capable d’empathie, grâce à la souffrance qu’il a enduré enfant et qu’il transporte toujours avec lui. Il se vante d’être vide de sentiments, mais ce n’est pas vrai, son « détachement » est tout autre. Il ne nie pas ses sentiments, seulement il ne s’identifie pas avec. Il sait que chaque agencement de la vie est provisoire, que la négativité vécue peut s’arranger avec le temps, même si le champ de notre vie est transfusé de négativité, est un champ de démolition. Un premier détachement est de constater cette démolition et son ubiquité sans tomber dans le « désespoir du monde » (Deleuze, op. cit. p12).

Ne pas s’enliser dans le désespoir implique plus que le constat de l’omniprésence du négatif et des passions tristes, il faut pouvoir créer des rapports humains avec les autres, ce que Bernard Stiegler appelle des rapports de co-individuation. Henry Barthes n’est pas le prof génial, inspirateur, fusionnel – il n’incite pas à l’identification, comme s’il avait la réponse, et il ne s’identifie pas avec ses élèves. Il suit son chemin de vie, son processus d’individuation, et fait ce qu’il peut pour favoriser l’individuation de ses élèves. Il essaie de maintenir une distance – ce que Meredith, l’artiste sensible en manque d’amour, ne comprend pas (« Ne me repousse pas! »), et qu’Erica a du mal à comprendre au début (Henry dit: « Je ne te dois rien »). Il propose aussi des armes culturelles: la littérature peut nous aider à penser et à vivre pour nous-mêmes, Poe et Orwell nous permettent de voir notre situation telle qu’elle est, et de voir aussi que ce n’est qu’un état d’être dans un processus qui peut s’arrêter là, mais qui peut aussi nous amener plus loin et ailleurs. Le bon détachment est à la fois affectif, ne pas se laisser submerger par les émotions négatives ou les passions tristes (y compris l’amour fusionnel) et noétique, trouver la distance juste pour laisser assez de place à la singularité et à l’imprévu.

Henry Barthes pourrait faire sienne la devise du peintre Francis Bacon: « je suis cérébralement pessimiste mais nerveusement optimiste, d’un optimisme qui ne croit qu’à la vie ». C’est la formule chimique de base pour mener à bien notre individuation dans ces temps désorientés.

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