JUNG DIACHRONIQUE: individuation et sublimation, multiplicités et devenirs

Christian Fauré a publié un article très intéressant sur la différence entre politiques synchroniques et politiques diachroniques. Je suis d’accord avec lui sur l’existence d’une hégémonie du synchronique, non seulement dans la politique mais dans presque tous les domaines et de la nécessité de renforcer les tendances diachroniques.  Cependant, il ne faut pas en faire une opposition exclusive, mais plutôt une distinction préalable à une nouvelle composition. Je suis aussi d’accord avec lui qu’il faut développer le type de pensée diachronique qui contient quand même une bonne dose de synchronie, pour l’empêcher de tomber bêtement dans le chaos.

Pour montrer que cette distinction concerne bien plus que le domaine politique, Christian cite les domaines de l’attention (attention distribuée vs attention profonde) et de la linguistique, et aussi de la psychanalyse. Là je ne suis pas totalement d’accord avec lui, puisqu’il dit que Freud inventait le diachronisme de l’inconscient. Il me semble que Freud essayait de synchroniser et théoriquement, avec les topiques, et pratiquement, avec le dispositif de la séance analytique, un inconscient que d’autres, notamment Nietzsche, avait commencé à diachroniser (c’est la thèse de Deleuze et Guattari, et aussi de Michel Onfray). Je dirais plus volontiers que c’est Jung qui diachronise l’inconscient. Certes il synchronise avec l’inconscient collectif (qui a le mérite de pluraliser l’inconscient), mais ceci est subordonné au processus diachronique de l’individuation (comme le montre son autobiographie, et encore plus clairement le LIVRE ROUGE). On se rappelle du passage en MILLE PLATEAUX (p42) ou Deleuze et Guattari défend la conception jungienne des multiplicités contre la vision moniste et réducteur de Freud.

Certes les archétypes sont du côté synchronique, mais ils ont l’avantage de pluraliser l’inconscient (et donc de relativiser l’oedipe freudien). Le côté diachronique c’est l’individuation, et aussi le modèle alchimique de la sublimation de la matière première.On connaît l’importance de l’alchimie pour Artaud, et je pense que la présence d’Artaud comme personnage conceptuel dans l’oeuvre de Deleuze et Guattari est un indicateur de leur proximité à la psychologie alchimique (et non plus analytique) de Jung.
Mon sentiment concernant les archétypes est qu’ils sont synchroniques au début de l’oeuvre (dans, par exemple, METAMORPHOSES DE L’AME, où son modèle est mythologique) , et qu’ils sont diachronisés après sa confrontation avec l’inconscient. L’anamnèse dans les deux cas remonte au plus-que-personnelle, càd elle est individuelle et transindividuelle. Mais après sa psychose contrôlée, Jung a accentué l’importance du mythe personnel, de l’individuation, et de l’imagination active. Son modèle était alchimique et non seulement mythologique. Certes l’aspect synchronique a continué jusqu’à la fin, mais Jung a souligné que son autobiographie et le LIVRE ROUGE étaient les vraies clés à son oeuvre, donc il accordait le primat au diachronisme.
Je pense que tout ceci est en accord avec ce qu’affirment Deleuze et Guattari dans ANTI-OEDIPE: Freud a déclenché des processus de l’inconscient, mais il a refoulé leurs dimensions pluraliste (multiplicités) et radicalement diachronique (devenirs).

J’ai lu Jung pour la première fois au début des années 70, et je ne l’aimais pas pour précisément les raisons citées par Christian et d’autres: le biologisme, l’universalité et la pérennité des archétypes, une apparence d’irrationalisme « spirituel ». C’est seulement après avoir découvert l’oeuvre de James Hillman (un post-jungien qui expose un « pluralisme du psyche »), vers la fin des années 70, et après une relecture des livres de Jung à la lumière des textes les plus radicaux de Hillman, que j’ai commencé à voir l’utilité théorique de Jung. Hillman nous dit que n’importe quelle image peut être un archétype si on l’aborde en dehors des fixations idéologiques, comme  porteuse de profondeur et d’intensité, libre de résonner sur tous les niveaux de sens. Hillman laisse tomber tout le fatras scientistique de structures innées, biologiques et universelles, que beaucoup (y compris la plupart des « jungiens ») associe avec le nom de Jung. Je pense que ce que Hillman fait avec Jung est comparable à ce que Lacan et ensuite Deleuze et Guattari ont fait à Freud.

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3 commentaires pour JUNG DIACHRONIQUE: individuation et sublimation, multiplicités et devenirs

  1. dmf dit :

    Leaving aside their quasi-religious (neo-platonic?) faith in the Unconscious, there is an unfortunate/ironic literalism to both Hillman (especially as he takes his work out of the analyst’s room) and to Jung (psychoid/synchronicity/genetic-memory/etc), that might be slow-cured by a kind of Wittgensteinian critique of functionalism/reductionism on behalf of the psyche as one sees taking shape in his critiques of Freud and Frazer, it’s been a long time but I think that Hillman briefly invokes Wittgenstein back in Revisioning but I don’t have a copy any more. Is there something in your reading of Hillman/Jung that you find lacking in say Pickering?

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  2. terenceblake dit :

    What I like about both Jung and Hillman is their treatment of the multiplicity of voices and images that compose us and traverse us. Psychological faith is ambiguous for me, either a pious conviction that all will be well or a more open confidence that movement and change are possible and that we can take care of things to at least give more chance to the positive processes and becomings. Hillman doesn’t like Wittgenstein in Revisioning Psychology, he calls him « nominalist », thus showing that he had no understanding of him at all. I think Jung’s ideas of individuation and of (alchemical) sublimation are still useful, as is « synchronicity » if you think it outside of Providence or any other onto-theological framework.

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    • dmf dit :

      certainly one can point to our capacity to consciously cultivate heightened, if not altogether new, response-abilities as a post-darwinian version of sublimation/individuation that would take into account our embedness/extendedness via a sense how our grasping natures are shaped our orientation to/by maximal gripping, perhaps even overreaching, speculating, actively imagining.

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