La vie transversale des post-académiques (1): L’éveil à l’écriture libre

Mikhail Emelianov a publié un article intéressant sur la vie des intellectuels qui n’ont pas obtenu un poste universitaire. L’article est équilibré, évitant les écueils du triomphalisme (je gagne plus dans un boulot mille fois mieux) et de la honte  (ma vie n’est qu’un échec, je suis un raté). Il n’a pas fait carrière à l’université, de ce fait il a pu effectuer une auto-analyse de l’agencement des capacités et des affects qui ont composé son parcours universitaire et qui s’agence autrement dans un contexte de vie non-académique. Mikhail Emelianov trouve que tout n’est pas perdu de ses longues années d’étude, qu’il a dévéloppé des compétences transférables à d’autres types d’emploi, et qu’il peut apporter une approche individuelle, informée de son expérience universitaire, dans son travail actuel. Il constate que son individuation intellectuelle ne s’arrête pas du simple fait d’avoir quitté l’environnement académique.

Contrairement à un préjugé répandu, l’académie et la vie intellectuelle ne sont pas partout et toujours synonymes. Un bon exemple est fourni par l’analyste jungien James Hillman. Il raconte son expérience de journaliste pour la radio américaine en Europe en 1946. Malgré le fait que ce qu’il écrivait était diffusé aux infos du matin et du soir, Hillman ne se sentait pas comme les autres journalistes, il n’entendait pas la même chose qu’eux lorsqu’il assistait aux conférences de presse, il n’était pas dupe des stéréotypes et des fabrications, il avait déjà la vue perçante du psychologue qu’il allait devenir. Aux conférences de presse il entendait les mêmes mots prononcés que ses collègues, mais il ne les comprenait pas de la même façon. Le résultat était une sorte d’immunité déprimante dans un contexte d’indifférence à ses propos: « Personne ne s’en souciait. Je pouvais écrire ce que je voulais ».  (Inter Views, p98). Hillman a quitté son emploi de journaliste pour écrire enfin en son propre nom. Je pense qu’il ne faut pas comprendre que c’eût été impossible pour Hillman d’écrire ce qui comptait pour lui tout en restant journaliste, mais dans son cas il fallait se séparer de ce milieu pour se libérer de l’emprise que ses stéréotypes et ses pressions pouvait exercer sur lui. Hillman est devenu donc un « post-journaliste », et je crois qu’on peux transposer cette expérience au cas analogue des « post-académiques ».

Hillman nous parle d’un « désir d’écrire » qui soutenait son désir d’être journaliste, un désir de participer dans la vie culturelle et littéraire intense de cette époque. Initialement il confondait ce désir avec l’envie d’être journaliste, comme s’il avait besoin de la permission de son métier et du prétexte de fournir des informations factuelles, pour s’exprimer. Il nous dit qu’il avait soif de la vie intellectuelle, mais qu’il la confondait avec la vie académique: « … j’ai eu un éveil…je mourais d’envie d’une vie intellectuelle. Non pas de l’université, mais d’être intellectuel ». Hillman nous affirme que cette confusion de vie intellectuelle et de vie académique est typiquement américaine, mais je crois que c’est un préjugé plus répandu. Hillman, comme d’autres post-académiques positifs, a vécu la déconstruction de ce préjugé, et ainsi un renforcement de son individuation.

Un premier éveil donc lui est venu à Paris où il était inscrit à l’université. Il a compris que cette inscription ne lui apportait pas ce qu’il cherchait, et qu’elle n’était ni désirable ni nécessaire (p98):

J’ai vu qu’à Paris on pouvait être intellectuel sans être académique. Je me rappelle d’une amie me disant « si tu veux écrire, pourquoi étudies-tu la littérature comparative? Ecris! »

Le danger de l’académie c’est de renforcer le point de vue comparatif et « réflexif », au mauvais sens, décrit par Deleuze, d’une réflexion coupée des devenirs vitaux de l’individuation psychique et collective. Mais il ne faut pas procéder par oppositions simplistes, l’exemple de Deleuze lui-même suffit de montrer que l’individuation créatrice peut exister à l’intérieur de l’académie. Hillman illustre cette possibilité: malgré l’éveil à l’écriture en dehors du métier du journaliste et à la vie intellectuel en dehors de l’académie, il a plus tard fait de longues études à l’Institut C.G.Jung et en est devenu son directeur d’études. (On peut remarquer qu’après cette longue interlude d’une vingtaine d’années Hillman a traversé une crise psychique intense pour pouvoir se défaire de l’influence de cette « académie » sur sa vie et so oeuvre).

Emelianov, quant à lui, décrit la liberté accrue de ceux qui sont sorti du système de jugement qui administre la vie professionnelle des académiques: Publish or perish! C’est le mot d’ordre mortifère qui obligent le professeur universitaire à lire une quantité énorme de publications sans réel intérêt et d’écrire seulement en vue de maintenir ou d’améliorer son statut administratif (et pécuniaire). Modestement Emelianov déclare:

« Je n’ai rien d’intéressant ni d’original à dire sur quoi que ce soit. Et maintenant je n’ai plus besoin de faire semblant ».

Malgré cette dénégation, Mikhail Emelianov continue une vie intellectuelle intense, et il maintient un blog où il fait part de ses lectures, de ses enthousiasmes culturels, et de ses réflexions (cette fois-ci au bons sens de la « réflexion », comme pensée individuée et individuante). Tenir un blog philosophique ne relève pas du carnet de pensées pour soi-même, ni du texte académique à l’intention d’autres académiques. Quand c’est bien fait, c’est déjà un exemple d’écriture libre, en son propre nom, et donc du transfert des compétences dont parle Emelianov. C’est un bon exemple d’intellectualité transversale, parce que la pensée doit être cohérente, articulée, argumentée, sans être aussi discipliné que l’écriture des experts et des professionnels de la pensée. En même temps, elle doit éviter d’être une simple plate-forme des opinions.

Je me suis déjà exprimé au sujet du blog comme technique de soi ici. La question de la pensée et de l’écriture comme techniques de soi, càd de l’individuation, est posée de façon très claire par le phénomène d’une vie intellectuelle épanouissante post-académique. Mais cette possibilité existe à l’intérieur de l’académie aussi. D’où la mise en garde d’Emelianov: « la distinction même entre les mondes académique et non-académique est probablement artificielle. Tout fait partie d’un seul grand monde ».

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8 commentaires pour La vie transversale des post-académiques (1): L’éveil à l’écriture libre

  1. bblfish dit :

    Je suis tout a fait d’accord. J’ai dévelopé beaucoup de mes pensées philosophiques en travaillant a Sun Microsystems et en bloguant mes pensées sur le Web Sémantique. Cela me forcait å déveloper clairement mes idées et si on le fait bien on a – j’ai eu – l’équivalent de peers reviews sur chaque écrit. Cela fait 2 ans que je n’ai plus de blog, en partie parce que je suis en train d’ecrire une nouvelle platforme de blog….

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  2. bblfish dit :

    Tiens, j’ai oublié de laisser l’addresse du blog de Sun https://blogs.oracle.com/bblfish/ ( maintenant sur Oracle ).

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  3. terenceblake dit :

    Henry tu es toujours un précurseur. Si seulement tu recommençais à blogger!

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  4. « Quand c’est bien fait, c’est déjà un exemple d’écriture libre, en son propre nom, et donc du transfert des compétences dont parle Emelianov. »

    Je suis désolé pour cette confusion. « Mikhail Emelianov » est mon nom de guerre. Mon vrai nom est Evgeni Pavlov (http://mscd.academia.edu/EvgeniPavlov) mais j’ai commencé à bloguer en 2007 sous mon pseudonyme et et j’ai continué à le faire par habitude…

    [Feel free to correct my horrid French]

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  5. terenceblake dit :

    Très bien, Evgeni, enchanté!, mais je pensais à l’dée deleuzienne de parler et agir en son propre nom, qui implique justement une « dépersonnalisation d’amour et non de soumission », où on parle, et écrit, en termes de ses propres expériences et intensités, ses humeurs et ses enthousiasmes, sans être confiné par son identité institutionnelle. C’est tout à fait compatible avec des pseudonymes et des noms de guerre, parce que cette dé-persona-lisation implique la reconnaissance que notre identité est multiple et changeante, nous ne sommes pas limité à notre persona officielle.
    (ton français est excellent)

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    • C’est vrai.

      Vis-a-vis mon pseudonyme, je voulais éviter tout malentendu concernant ma véritable identité. J’ai hésité à le révéler dans le passé (comme on dit en anglais « for obvious reasons ») mais je ne m’inquiète pas autant maintenant…

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  6. Ping : PEIRCE AND THE POST-ACADEMIC “TRADITION” | AGENT SWARM

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