GRAHAM HARMAN ET LE TOURNANT ONTOLOGIQUE

Graham Harman dans THE THIRD TABLE propose une véritable descente ontologique pour renverser le tournant linguistique effectué par beaucoup de philosophies du vingtième siècle, et le remplacer par un tournant ontologique.

On peut rappeler que dans LE MOT ET LA CHOSE, le philosophe et logicien américain Willard Van Orman Quine propose une technique appelée la “montée sémantique” pour résoudre certains problèmes en philosophie. Cette technique nous invite à formuler nos problèmes philosophiques non plus en termes matériels, comme questions concernant les composantes du monde (les “choses”), mais plutôt en termes langagiers, comme questions concernant le bon emploi et la bonne analyse de nos expressions linguistiques (les “mots”). L’idée était de trouver un terrain d’entente neutre pour discuter des prétentions de points de vue rivaux ou incommensurables. L’histoire a démontré que cette méthode est à la fois insuffisante et inefficace, car les disputes les plus importants concernent aussi les termes à employer et leurs interprétations dès qu’on aborde un problème philosophique intéressant.

Selon Graham Harman les problèmes fondamentaux de l’ontologie doivent être reformulés. Ils doivent être formulés non plus en termes langagiers, mais en termes d’objets et de leur qualités. Ces objets ne sont pas les objets de notre monde familier, Harman déclare que la table familière est irréelle, un simulacre. Ses objets sont des objets philosophiques, qui “se retire derrière tous ses effets extérieurs” (THE THIRD TABLE, 10). Nous ne pouvons pas toucher la table harmanienne (car nous ne touchons jamais les objets réels), en revanche nous pouvons l’aimer: “Le réel est quelque chose qui ne peut pas être connu, mais seulement aimé” (p12).

Dans THE THIRD TABLE Graham Harman nous offre un bref aperçu de sa philosophie. La forme est celui d’une méditation libre sur un paradoxe célèbre (la parabole des deux tables), qui figure dans l’introduction à THE NATURE OF THE PHYSICAL WORLD par Sir Arthur Eddington (disponible gratuitement ici en anglais en téléchargement libre).

Dans ce petit texte, Harman expose très succinctement, et on le verra erronément, la différence entre les deux tables selon Eddington. Le premier table est celui du sens commun (page 5: “la table familière de la vie quotidienne”), la seconde est celle de la physique atomique (5:”la même table telle qu’elle est décrite par la physique”). Il allègue que ces deux tables sont “également irréelles” (6), et affirme qu’elles ne sont que des simulacres (6: “shams”). Assignant chaque table à un côté de la faille qui sépare les fameuses “deux cultures” chères à C.P. Snow (la culture des humanités d’un côté, celle des sciences de l’autre), il trouve que toutes les deux sont les produits du réductionnisme, qui mine la réalite de la table. Les sciences sous-minent la table réelle en la réduisant à des éléments censés être plus fondamentaux, tandis que les humanités la sur-minent en la réduisant à une instance plus englobante:

“Le scientifique réduit la table vers le bas, jusqu’aux minuscules particules invisibles à l’oeil; l’humaniste la réduit vers le haut, jusqu’à une série d’effets sur les gens et sur les autres choses” (p6).

Refusant le réductionnisme et ses simulacres, Harman pose l’existence d’une troisième table (“la seule réelle”, 10) qui sert d’emblème d’une troisième culture dont le paradigme pourrait être tiré des arts qui tente “d’établir des objets plus profonds que les traits qui les annoncent, ou de faire allusion à des objets qui ne peuvent pas être rendus pleinement présents.” (14). La philosophie elle-même abandonnerait ses prétentions scientifique au service du logos réducteur, et deviendrait un art affidé à l’éros:

“La philosophie, en étant transformée de science en art, regagne son caractère originel d’Éros. A certains égards, ce modèle érotique est l’aspiration de base de la philosophie orientée vers les objets” (16).

Harman opère une réduction du monde aux objets et leurs qualités qui se veut, en première instance, ontologique et non épistémologique (là il a tort, et nous verrons que la dimension épistémologique est omniprésente dans son œuvre, mais comme objet d’une dénégation). Cette réduction objectuelle est difficilement  argumentable, et parfois elle est présentée comme une évidence accessible à tout personne de bonne volonté et de bon sens:

“Au lieu de partir doute radical, nous commençons par la naïveté. Ce que la philosophie a en commun avec la vie des scientifiques, des banquiers, et des animaux, est un souci partagé pour les objets” (THE QUADRUPLE OBJECT p5, ma traduction).

et plus loin:

“Dès que nous commençons par la naïveté plutôt que par le doute, les objets occupent aussitôt le devant de la scène” (ibid. p7).

Cette “évidence” est en fait méticuleusement construite et hautement motivée philosophiquement. On se rappelle que les objets ne sont pas du tout les objets du sens commun (on ne peut pas les connaître, ni même les toucher). Donc la “naïveté” en question n’est pas une brute ouverture au monde (ceci ne serait qu’une variante de “l’épistémologie du seau”, ou de la “théorie de l’esprit-seau”, critiqué par Karl Popper). Elle est un point de vue déterminé, une perspective particulière (le “point de vue naïf”, comme Olivier Dubouclez l’a justement traduit). Sous le vocable de “naïveté”, Harman nous parle d’un point de vue “naïf” et “objectuel”, c’est à dire pas naïf du tout mais partisan. Harman déploie toutes ses ressources rhétoriques pour provoquer dans son lecteur l’adoption de ce point de vue objectuel comme si c’était l’évidence même. Cette “conversion objectuelle” est nécessaire, selon lui, pour pouvoir enfin sortir de la tyrannie de l’épistémologie et édifier une nouvelle ontologie, fondement d’une métaphysique capable de parler de tous les objets.

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