Isabelle Stengers, François Laruelle: sortir du constructionisme linguistique

Lorsque je cherche un exemple récent de ce que pourrait être l’usage non-standard d’une philosophie que l’on a réduit à l’état de matériau philosophique, je pense à Isabelle Stengers et de son usage du dernier livre de Deleuze et Guattari, QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE?.

Pour mieux comprendre le contexte de cet article, il faudrait lire cet entretien où elle explique un peu son évolution intellectuelle. J’aime ce qu’elle dit de sa déception concernant sa formation, née de la rencontre d’un livre, les Somnambules d’Arthur Koestler : ” Je venais de comprendre que le type de formation que j’avais reçue ne m’éveillait pas aux questions ; elle me rendait simplement capable de résoudre ce que Kuhn appelle des puzzles, des casse-tête, des problèmes « normaux »”. Et comment la rencontre avec des gens l’a aidée à transformer cette déception en nouvelle prise et en nouveau sens.

C’est un aveu d’avoir bien marché dans les rangs de la discipline et dans la compétition qu’elle entretient. Là elle n’est pas en dehors du champ, en donneur de leçons, elle est dedans, elle s’inclut elle-même dans la stupidité et la bêtise dont elle parle. Elle décrit comment sa collaboration avec Prigogine l’avait rendue “comestible” pour les gens en quête d’autorité et de légitimité. Elle ne voulait pas pratiquer et prôner la pensée soumise ni cautionner l’autorité d’une discipline mais favoriser l’empowerment. J’apprécie sa recherche d’une sortie de la disqualification de l’autre et son adhésion à une démocratie qui a de la place pour la divergence. J’aime que sa compassion pour les victimes ne se transforme pas en soumission, comme si la victime était la nouvelle autorité, le détenteur automatique de la vérité.

Stengers prend parti pour Chertok l’hérétique et pour Starhawk la sorcière contre les voix de l’orthodoxie. A ses yeux, parler en tant que représentant d’une instance transcendante c’est imposer son idiolecte comme langue officielle, et exiger que les énoncés de l’autre se conforment à cette langue. Je pense à Deleuze et Guattari se moquant de la psychanalyse dogmatique: “Dis que c’est Œdipe, sinon t’auras une gifle.” La leçon est plus générale: traduisez vos énoncés dans ma grille d’interprétation, sinon tu auras une gifle, ou pire (la non-reconnaissance, l’exclusion, l’isolement, le chômage).

La traduction impériale est moniste, au service du monologue des puissants. La traduction démocratique est pluraliste, au service des dialogues et des passages. Parfois quand nous faisons l’effort de traduire nos propos, ils sont accueillis par le sourire suffisant de celui qui réduit l’acte à son contenu informationnel, et qui s’exclame “ce n’est que ça!”. Ce que l’interlocuteur hautain ne voit pas c’est le temps, l’énergie, et la finesse nécessaire pour produire une telle traduction, ni la générosité de celui qui a voulu favoriser le dialogue en tentant de traduire ses propos dans la langue de l’autre.

Comparer Laruelle et Stengers sur la sortie du constructionisme linguistique c’est élaborer des traductions provisoires qui permettent de passer d’un auteur à l’autre et inversement. Les inter-traduire ne me semble pas relever d’expertise académique mais d’un savoir faire difficilement construit dans les parcours multiples de leurs oeuvres. La traduction implique un savoir faire affectif et perceptif, et non seulement informationnel. Aussi une certaine mobilité d’esprit et une faculté non seulement de naviguer entre les approximations, mais aussi de les aimer.

Certes, on ne peut pas simplement identifier les philosophies de Stengers et de Laruelle, leurs vocabulaires et leurs parti pris conceptuels sont très différents, mais je les trouve proche dans ce à quoi ils résistent. Leur proximité selon moi se trouve dans leur façon d’indiquer une sortie des limites du postmodernisme et du post-structuralisme que Katerina Kolozova discute dans ses livres. Leurs critiques, séparées mais proches, du constructionnisme linguistique concordent dans une approche renouvelée au réel et un usage différent de la philosophie. J’entends par là qu’ils défendent la spécificité des sciences et donc leur autorité épistémique, tout en refusant leur autorité politique.

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