BADIOU ET HARMAN: ontologie soustractive vs abstractive, hypothèse communiste vs néolibérale

Nous avons traversé une période de polarisation où le doxa néolibéral a régné incontesté sur l’agora, et une critique “raffinée” a eu cours dans quelques enclaves universitaires et para-académiques. Le résultat philosophique de cette polarisation est d’une part le développement  de l’ontologie “objectuelle” (et apolitique) comme relai et accomplissement de l’hypothèse néolibérale (Graham Harman), et d’autre part l’élaboration de l’ontologie soustractive des multiples comme relai et accomplissement de l’hypothèse communiste (Alain Badiou). Dans les deux cas on a affaire à une forme tronquée du pluralisme: une ontologie synchronique du multiple où le diachronique est rajouté après-coup comme supplément.

Pour Harman le temps n’est pas une relation réelle entre objets réels, mais plutôt une relation “sensuelle” entre objets sensuels, c’est à dire que pour lui le temps appartient au domaine illusoire des simulacres (dans THE THIRD TABLE Harman appelle ces objets sensuels, les objets du sens commun et des sciences, “utter shams”, “purs simulacres”), et donc a une existence subjective. Parallèlement, pour Badiou le temps au sens fort du terme appartient à l’événement dans le domaine de l’intervention nommante, et là aussi, comme pour Harman, semble être dépendant, du moins en partie, de la subjectivité.

Il y a aussi un monisme qui vient surcoder ce pluralisme ontologique, aux niveaux ontologique et épistémologique:

a) ontologique – Pour Harman le réel est un domaine unique et à part, les objets réels sont “en retrait”; et les objets du sens commun, des humanités et des sciences ne sont que des simulacres. Pour Badiou le réel est le multiple quelconque et mathématique, et les objets du sens commun, mais aussi ceux des sciences et des “humanités”, sont construits à partir de ces multiples (mais, différence importante d’avec Harman, ces objets construits ne sont pas forcément des simulacres). Dans les deux cas il y a le primat ontologique accordé à un seul domaine placé au-dessus des autres.

b) épistémologique – Pour Harman ni le savoir scientifique ni le sens commun n’accèdent à la réalité des objets, dont le seul savoir possible est indirect et allusif, appartenant aux arts sous le contrôle de l’ontologie objectuelle. Celle-ci dissipe les illusions épistémologiques et ontologiques, comme le préjugé naturaliste et le préjugé scientiste. Pour Badiou à chaque domaine de vérité correspond une procédure générique et paradigmatique (le mathème, le poème, l’invention politique, et l’amour). La philosophie sert à rassembler ces procédures paradigmatiques et à énoncer leur configuration commune, et aussi à dissiper les préjugés venant de la suture de la philosophie à un seul de ces domaines de vérité. Badiou ici est plus “pluraliste” que Harman, en ce qu’il affirme l’existence quatre domaines de vérité et non pas d’un seul.

Conclusion: les ontologies objectuelle et soustractive sont en regression par rapport aux philosophies pluralistes de leurs prédecesseurs. Ce sont des représentants complémentaires (une version politisée communiste dans le cas de Badiou, une version “de-politicisée” néolibérale dans celui de Harman) d’un pluralisme tronqué, l’ombre synchronique des ontologies diachroniques qu’elles singent sans pouvoir rivaliser avec leur force de pensée. Matériellement pluralistes, elles restent formellement monistes.

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2 Responses to BADIOU ET HARMAN: ontologie soustractive vs abstractive, hypothèse communiste vs néolibérale

  1. Schwarmer says:

    Hi Terence
    Enjoying the articles but again this assertion is misleading: ‘Parallèlement, pour Badiou le temps au sens fort du terme appartient à l’événement dans le domaine de l’intervention nommante, et là aussi, comme pour Harman, semble être dépendant, du moins en partie, de la subjectivité.’ Why? 1) to even compare & contrast Badiou & Harman in such a way is to suggest there are already equivalences of all kinds, perhaps even that the philosophers are of compable achievement, etc: so the modality of comparison is not a problem based demonstration but representation based one; 2) in this specific instance, the implication is that badiou and harman are both dependent upon a certain subjectivity (and that there’s something wrong about this or at least evinces a certain inconsistency on their part or somesuch). But this is false, precisely since harman trumpets a return to objects – & thus a rejection of the subject – whereas badiou explicitly and extensively offers an account of the necessity for reconstructing a contemporary theory of the subject. By comparing them in this way then you misrepresent the stakes of at least one of them. I also suggest that an incipient yet inexplicit hostility to mathematical formalisation motivates some of these remarks.

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    • terenceblake says:

      I think I have given the context for such a comparison earlier in my commentaries on Mehdi Belhaj Kacem’s claim that Harman is unconsciously working inside a paradigm described in its purest terms by Badiou’s subtractive ontology. I try to elucidate both the plausibility of this thesis and its limits, i.e. in some ways Harman can be seen as giving even a purer (but emptier) version of the common paradigm as he explicitly rejects mathematical formalisation as “overmining” in BELLS AND WHISTLES. So Harman tries to empty real objects of their mathematicity, which should mean that they cannot even be counted, a rather embarrasing conclusion.

      I have often commented that Harman’s trumpeting of a return to objects is deceptive, as everything we know or are familiar with belongs to the sensual realm, and is a subjective construction, even if subjectivity is by that very gesture generalised to the non-human.

      Badiou took very seriously the homology between his doctrine of Being and neoliberal capitalism, and his doctrine of the event is designed to overcome that homology. Harman has no such scrupules, scoffing at any suggestion of homology.

      Despite providing a doctrine of subjectivity, which may give rise to a proclaimed third volume, Badiou was sensitive to criticism that the event depends on human subjectivity insofar as it depends on its naming in the intervention. To that extentsubjectivity was introduced surreptitiously, and Badiou has since gone on to give a more adequate account of subjectivity in the terms of his system.

      I am hostile not to mathematical formalism as such, but to its purported ontological or epistemological primacy, i.e. I am hostile to scientism.

      I do not compare the importance of Harman and Badiou as philosophers. Badiou is for me by far the greater figure, measured in terms of conceptual scope and inventivity, in terms of argumentative power, depth, and systematicity.

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