ENQUÊTE SUR L’ENQUÊTE (3): Latour et Badiou contre le monde atone

Nous sommes confrontés à une philosophie qui se présente comme une espèce de non-philosophie, comme un détournement de la philosophie vers d’autres voies et au service d’autres fins. Il y a beaucoup de déception sous-jacente à une telle posture, mais aussi beaucoup d’amour. On est déçu de la philosophie “professionnelle” ou “académique”, comme si elle représentait déjà un détournement de la philosophie, un mauvais tournant. Si la philosophie a été détournée (mais depuis quand? depuis la révolution scientifique? depuis la Réforme protestante? depuis Platon?) peut-être faudrait-il simplement l’abandonner, comme intrinsèquement déviée de ses fins avouées (hypothèse 1: se détourner de la philosophie puisqu’elle est vouée à l’échec, ou pire: elle est au service d’un agenda malveillant, idéologique, de domestication de la pensée et d’assujettissement des citoyens). Ou alors la soumettre à d’autres finalités, à l’aide des forces venant du dehors (hypothèse 2: détourner la philosophie au nom d’un agenda bienveillant, lutter contre la misère, sauver Gaia).

Mais ces réactions comportent un élément de pensée essentialiste. On sait que tout est hybride, que tout est composition de forces. La philosophie académique est soumise, au moins en partie, au même jeu de forces que le reste de la société. Elle compose avec une force terrible et omniprésente que Bruno Latour appelle Double-Clic, la notion qu’on peut translater les corps sans traduction et transférer les informations sans transformation. C’est l’idéologie dominante des Modernes, même si Latour récuse cette terminologie. C’est ce que le philosophe Alain Badiou appelle le “matérialisme démocratique”, qu’il résume dans la thèse “Il n’y a que des corps et des langages“.

Le monde de double-clic, ou du matérialisme démocratique, est un monde “atone”, nous dit Badiou, un monde sans vérités. Car, selon Badiou, la thèse des Modernes est incomplète, tronquée, invivable. C’est une thèse restreinte, contraignante, source d’un relativisme tolérant, où tout se vaut, sans exception. Il propose de supplémenter ce monde aplati et atone avec quelque chose d’incommensurable: les multiples tonalités de vérité. La thèse étendue est source d’un relationisme exigeant, où tout se compose: “Il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités“.

Les vérités font figure d’exception dans le monde atone, mais elles sont porteuse de tonalités divergentes. Latour et Badiou sont d’accord sur ce second point, qui nous permet d’envisager un autre type de philosophie, non-standard et pluraliste. Reconnaître la pluralité de tons ou de modes de vérité et en faire l’inventaire – c’est déjà sortir de la philosophie académique, atone. Les deux penseurs partagent au moins ces deux theses:

1) la philosophie standard est au service du monde atone (double-clic, matérialisme démocratique) où tout est commensurable.

2) une autre philosophie est à inventer, qui témoigne des multiples tonalités de vérité (4 procédures de vérité pour Badiou, 15 modes de véridiction pour Latour) et de leur incommensurabilité.

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2 Responses to ENQUÊTE SUR L’ENQUÊTE (3): Latour et Badiou contre le monde atone

  1. inthesaltmine says:

    Today, I happened to stumble upon Dooyeweerd’s 15 aspects, which may or may not bear some similarities to Latour’s 15 modes: http://www.dooy.salford.ac.uk/summary.html

    (May or may not prove helpful.)

    Like

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