BADIOU, LATOUR ET LES DEUX POST-MODERNITÉS

Il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités“. Ce maxime proposé par Alain Badiou dans la préface de son livre LOGIQUES DES MONDES contient la formule du relativisme post-moderne et de son dépassement. “Il n’y a que des corps et des langages” exprime déjà une hypothèse ontologique et sous-tend une épistémologie. C’est l’axiome du matérialisme démocratique où tout se vaut, aucun point de vue n’est plus vrai qu’un autre. En tant que telle, ce n’est pas une thèse idiote, elle témoigne déjà d’un niveau d’abstraction et d’émancipation des préjugés considérable. Néanmoins, elle exprime un réductionnisme radical, hostile à l’émergence de toute exception à son régime de visibilité et de dicibilité.

Une version philosophique contemporaine du maxime tronqué serait “il n’y a que des objets”, et la seule orientation de pensée autorisée serait l’orientation objectuelle. Graham Harman, inventeur de la “philosophie orientée vers l’objet” a produit une ontologie homologue à l’ontologie du matérialisme démocratique, et a connu un certain succès parmi les artistes postmodernes à la recherche de légitimation pour leurs oeuvres dans un contexte de dé-légitimation généralisée. Leur désir de sortir du matérialisme démocratique est louable, mais la fameuse “OOO” (object-oriented ontology) ne sert qu’à les enfoncer encore plus.

La philosophie de Harman contient néanmoins une distinction entre deux types d’objets, l’objet sensuel (présent dans l’expérience humaine, mais aussi dans celle des non-humains, objet du sens commun,  des sciences et des humanités) et l’objet “réel” (invisible, inaudible, intangible, inconnaissable, insaisissable par le savoir scientifique ou humanistique). Le maxime ontologique de cette “OOO” serait “il n’y a que des objets, sinon qu’il y a des objets réels”. Mais ces objets réels ne servent aucune fonction autre que verbale dans le système harmanien, et nous distraient de l’aplatissement non seulement ontologique mais aussi épistémologique opéré par cette philosophie. Toute vérité et toute saisie de vérité sont réduits à des points de vue sans prise sur le réel, et sont confinées au seul monde sensuel.

Pourtant, il existe une autre version du postmoderne, élaboré précisément pour nous résister contre ce relativisme plat et confus. Cette autre figure de la postmodernité ne vient pas contredire la thèse “il n’y a que des corps et des langages” mais la supplémenter. Deleuze, Lyotard, Latour, Badiou présupposent un pluralisme “cosmologique” de corps et de langages, décomposables en multiplicités de forces et de leurs rapports, ou en multiples de multiples. Mais ceci n’est qu’un premier pas sur le chemin du pluralisme postmoderne. Ils reconnaissent tous, dans un deuxième temps, l’existence d’une pluralité de régimes de signes ou de véridiction incommensurables entre eux, délimitant des compréhensions de l’être et des modes d’existence irréductibles les uns aux autres.

Contre ses proclamations explicites, il faut bien dire, comme le soutient aussi John Caputo, que Bruno Latour est post-moderne, et ceci dans les deux sens de la postmodernité définis précédemment. Dans une première phase de son oeuvre, sous le signe de ANT (actor-network theory) et de son traité d’ontologie IRREDUCTIONS, il trace les réseaux multiples et les parcours pluralistes “des corps et des langages” compris comme “des acteurs et des traductions”. Ensuite (mais en fait cette idée est présente dès le début) il explore comment ses réseaux sont traversés par des régimes d’énonciation incommensurables délimitant une pluralité de modes d’existence.  Latour présente son oeuvre comme en rupture avec le postmodernisme, compris dans le sens badiousien de pensée “atone” ou de matérialisme démocratique. Ce même déni des affinités et du caractère postmoderne de son travail se trouve chez Badiou et aussi chez Deleuze. En conséquence, chaque fois que Latour déclare qu’il est “non-moderne” il faut comprendre qu’il est, doublement, “post-moderne”.

 

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