MICHEL ONFRAY, LE RÉALISME SPÉCULATIF, ET LE BLUES DU CONCEPT

Une grande déception à l’égard de la philosophie, un véritable blues du concept, peut s’accaparer de nous dans le contexte intellectuel contemporain. Nous nous demandons si la philosophie telle qu’on la connaît vaut la peine d’être lue, si elle contient de la matière à penser capable de mobiliser réellement notre intelligence et d’inspirer nos actions. Est-ce qu’elle est encore destinée à une publique générale, ou est-elle devenue la propriété privée d’une élite, seule capable de comprendre ses enjeux et les solutions qu’elle élabore en réponse aux problèmes qu’elle se pose à distance du monde familier, et en rupture avec la vie de tous les jours. Est-ce que la philosophie des cent dernières années représente un mauvais tournant dans la pensée? Est-ce que nous avons lâché le réel pour nous perdre dans le labyrinthe sans fin du concept poussé au-delà des limites du réalisme, dans le monde a priori, non-empirique, purement intelligible, du “surconcept”?

Il existe un mouvement de pensée en philosophie qui répond à ces interrogations en affirmant que depuis un certain temps nous avons erré dans l’idéalisme, coupés du réel. Ils ne sont pas toujours d’accord jusqu’où cet anti-réalisme remonte, mais ils s’accordent entre eux pour dire que le courant de pensée post-68, nommé post-structuraliste, est porteur d’une maladie philosophique grave, appelé le “corrélationisme” par Quentin Meillassoux. Ce mouvement rebelle s’appelle le “réalisme spéculatif”. Fier de sa naissance récente, il se présente comme la sortie du labyrinthe surconceptuel pour la philosophie, l’annonce de l’émergence d’un réalisme robuste capable d’orienter la pensée et de guider la vie dans notre monde contemporain.

Le réalisme spéculatif est né au hasard d’une série de conférences qui ont eu lieu à Goldsmiths College, Université de Londres, en avril 2007. Ray Brassier, Quentin Meillassoux, Graham Harman, et Iain Hamilton Grant étaient réunis pour présenter leurs critiques de l’idéalisme de la philosophie contemporaine dominante, et leur défense d’un nouveau réalisme qui serait le fruit d’une libération du concept de son emprisonnement dans les confins du corrélationisme. La spéculation métaphysique au service du réel dans une philosophie résolument post-Kantien – tel était la formule de nos nouveaux réalistes. (Pour un intéressant, mais un peu superficiel, présentation de ce mouvement, on peut lire avec profit LES NOUVEAUX RÉALISTES par Alexander Galloway. Le livre ne se limite pas aux réalistes spéculatifs, mais inclut une discussions des auteurs n’ayant rien à voir avec ce mouvement, par exemple Bernard Stiegler, François Laruelle, Cathérine Malabou, et Mehdi Belhaj Kacem).

On peut s’étonner de l’étiquette “nouveau” accolée par ces réalistes à leur propre position (on n’est jamais mieux servi que par soi-même). Il n’est pas sûr que la philosophie post-structuraliste (appelée “dominante”, pour profiter du pathos de rébellion que certains  affichent pour se donner une légitimité à peu de frais: or, cette philosophie n’a jamais été hégémonique, elle a toujours été contestée par l’establishment philosophique) a été “anti-réaliste, de quelque façon que ce soit. De surcroît, on peut avoir des doutes sérieux sur le bien-fondé du “concept” de corrélationisme. Je pense que c’est un pseudo-concept ayant ni sens rigoureux ni extension déterminée. Malgré une définition abstraite et un déploiement sémantique obéissants superficiellement aux normes philosophiques, le terme de “corrélationisme” fonctionne plutôt comme un juron servant à conjurer ses ennemis intellectuels qu’une contribution incontournable à l’analyse de la philosophie post-Kantienne. Ce n’est certainement pas un bon terme descriptif pour caractériser les philosophies de Michel Serres, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean-François Lyotard, ni même de Jacques Derrida.

Loin des manifestes et des textes “fondateurs” (on peut citer APRÈS LA FINITUDE, de Quentin Meillassoux, qui a eu un plus grand retentissement en pays anglophones qu’en France), Michel Onfray élabore sobrement une philosophie réaliste depuis une bonne vingtaine d’années. Sa critique des philosophies pratiquant le culte du concept au détriment de la vie concrète l’amène à diagnostiquer un abandon du réel en faveur de théories qui cherche la vérité du monde plutôt dans les textes et les archives que dans ce qui est empiriquement constatable ou vécu. Il  décrit (voir le synopsis du premier cours de la 12ème saison de sa contre-histoire de la philosophie, consacrée cette année à la pensée post-nazie) une série de véritables obscurcissements de la philosophie à commencer avec la phénoménologie et le structuralisme.

Onfray réserve une place à part pour Martin Heidegger et les heideggériens français. Les engagements nazis de Heidegger et le décalage entre le comportement réel du philosophe et le portrait conceptuel hagiographique proposé par certains de ses disciples amènent Onfray à interroger l’image de la pensée présente dans les textes de Heidegger. Il trouve une faute irréparable dans la façon heideggérienne de poser la différence ontologique et de se soucier plus de l’Être (aux yeux de Michel Onfray une construction conceptuelle à manier avec extrême prudence) que des êtres. C’est cette obsession de l’Être, la préférence pour le monde intelligible au-dessus du monde sensible, et la survalorisation du concept qui ont abouti à une vacance éthique, qui pouvait être remplie des projections  bienveillantes des “belles âmes” acolytes, mais aussi des pires partis pris et des instincts les plus bas.

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4 Responses to MICHEL ONFRAY, LE RÉALISME SPÉCULATIF, ET LE BLUES DU CONCEPT

  1. Se soucier de l’Être plus que des êtres… C’est intéressant dans la mesure où normalement je parlerais de réification pour condamner le dévoiement de la pensée qui consiste à considérer que l’économie est plus importante que ses participants humains ou que la main invisible est une force réelle. Mais on ne peut nier à l’Être une forme d’existence. Ce n’est donc pas son inexistence qui lui mériterait une considération inférieure à celle des êtres, mais autre chose : soit son assujettissement à l’existence des êtres (s’il n’y a pas d’êtres, l’Être existe-t-il encore ?) soit le fait que les êtres peuvent souffrir, mais pas l’Être, ce qui entraîne des devoirs moraux soit autre chose encore…

    L’erreur qui consiste à accorder plus d’égards à l’abstraction qu’aux réalités apparaît comme si fondamentale qu’on finirait par se poser des questions sur les mauvaises habitudes de la philosophie. A trop manier les abstractions perd-on de vue les subtilités de l’existence ? Dans le temps, j’avais été sensible à certains arguments de Dagognet.

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    • terenceblake says:

      Dagognet argue que la philosophie intéressante est en rapport essentiel avec le dehors, plutôt que fermé lui-même et sur le jeu de ses propres concepts en train de générer d’autres concepts ad infinitum; Onfray ne dit pas qu’il ne faut pas se soucier de l’Être, mais que le souci des étants doit primer, sinon comme tu dis il y a non seulement réification de l’Être mais son instrumentalisation. C’est quand la différence ontologique Être/étants devient bifurcation qu’on risque de tomber dans le culte du concept et l’exécution cynique au niveau concret des programmes abstraits.

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  2. Schmitt says:

    chuis d’acc!(pour de bon !)

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  3. Pingback: FROM OCCUPY TO MULTIPLY: speculative realism is noone’s property | AGENT SWARM

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