ONFRAY CRITIQUE DE MEILLASSOUX: ACOSMISME SURCONCEPTUEL

Lorsque je veux parler de Michel Onfray je dois avouer que suis confronté avec un blocage mental que j’ai du mal à cerner. C’est peut-être que je suis encore trop fasciné par le monde du concept “surconceptuel”. Je lis Badiou et Meillassoux, et je suis très insatisfait avec beaucoup de ce qu’ils disent, mais je suis séduit par la manière de le dire. En même temps, je suis frappé par la critique qu’Onfray mène contre le concept coupé du réel et cultivé en soi dans un monde intelligible et surconceptuel. Toute son œuvre élabore une critique de ce que Meillassoux nomme le “corrélationisme”, mais Onfray en fournit une définition pragmatique, plus souple et plus général. Il y fait entrer aussi une considération du style conceptuel et éthique du penseur. Il n’a pas besoin d’un terme technique spéciale, mais il accumule des synonymes, préférant de parler de “déni du réel”, de “disparition du réel au nom des concepts”, du concept (ou du livre) “auto-référent”, de la “religion” du texte et du “culte” du concept, de l’absence du monde ou de l’acosmisme.

La définition onfrayienne a l’avantage qu’elle met en lumière une contradiction pragmatique chez Meillassoux, qui critique le corrélationisme dans une écriture qui se déroule dans le domaine du pur concept, et qui est ainsi “corrélationiste” dans le sens étendu d’une pensée qui fait exister ses problèmes à partir des considérations purement conceptuelles. Meillassoux emprunte un thème de Foucault et de Deleuze (et aussi du poète franco-écossais Kenneth White) celui du “dehors” de la pensée, et ensuite il fait tout pour rester enfermé dedans.

C’est sans doute ce parti pris pragmatique qui déroute certains lecteurs, et qui provoque des réactions de rejet intenses et automatiques. Les lecteurs conditionnés à chercher les cadres et les habitus classiques de l’intellectuel ont du mal à s’y retrouver. Pour expliquer sa différence, Onfray cite une distinction faite par Henri Lefebvre entre ceux qui pensent en termes statique, les Parménidéens, et ceux qui pense en termes de mouvement, les Héraclitéens. De façon imagée, Onfray distingue ceux qui sont les amis de la Sphère et ceux qui sont les amis de la Fleuve. Il parle d’Alain Badiou comme exemple typique des amis de la Sphère, et il est vrai que Badiou déclare avoir élaboré une ontologie “absolue”, de type parménidéenne. Onfray se déclare plutôt héraclitéen ou ami de la Fleuve.

Je pense que cette opposition n’est pas totale et exclusive, ce qui correspondrait à une façon “sphérique” de la comprendre. La façon héraclitéenne de voir les dualités les traite comme des différences en devenir, se composant tout aussi bien que s’opposant. Bruno Latour est un autre exemple de ce type de pensée “fluviale”. Badiou lui-même a tout un aspect concret, pratique, égalitaire, pluraliste, même si c’est soumis à sa volonté de faire système et à son amour de l’universel. Onfray, malgré sa critique du surconcept dans sa contre-histoire de la philosophie, est aussi un philosophe pratiquant l’analyse et l’invention conceptuelles. Néanmoins je trouve sa critique de la tradition philosophique beaucoup plus radical que celle de Meillassoux, et sa démarche pragmatique plus cohérent avec son propos.

 

This entry was posted in Uncategorized. Bookmark the permalink.

One Response to ONFRAY CRITIQUE DE MEILLASSOUX: ACOSMISME SURCONCEPTUEL

  1. Jacques Bolo says:

    Dans mon bouquin, pour rendre compte aussi de cette opposition statique/dynamique (sans le dénigrement sous-entendu possible chez Onfray), j’ai mentionné une particularité intéressante du “niveau conceptuel” de la méthode d’informatisation MERISE:

    “Le niveau conceptuel se manifeste explicitement par la suppression des lieux et du temps du schéma organisationnel précédent. Un des intérêts est ici la simplicité automatisable de l’opération (il suffit de ne pas représenter les différents postes de travail, et de regrouper certaines tâches en opérations plus globales). Il serait possible de considérer que la philosophie traditionnelle correspond précisément à l’analyse conceptuelle, qui enlève les temps et les lieux concrets du modèle. Nous pourrions admettre qu’un aspect de la phénoménologie correspond à une prise en compte des catégories des acteurs, ou du sens commun. Mais outre les prétentions ou les réminiscences législatrices, sa réintroduction de la temporalité et de la localité correspond à l’enquête sociologique et non philosophique.”

    http://www.jacquesbolo.com : Philosophie contre intelligence artificielle (chapitre 4)

    Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s