STOÏCIEN ATAVIQUE OU CYBORG PRÉCURSEUR: Hélène Mialet “À la recherche de Stephen Hawking”

Stephen Hawking a atteint le statut de figure emblématique de la recherche scientifique et du pouvoir de l’esprit humain à découvrir seul, sans laboratoire colossal ni expérimentations coûteuses le secret de l’univers . Paralysé, s’exprimant par de micro-mouvements des muscles du visage (de la joue et des yeux) traduits en voix de synthèse, les liens sensori-moteurs habituels réduits à presque rien, Hawking semble exemplifier et exhiber la transcendance de la pensée, son extériorité par rapport au corps individuel et social. Tel un sage stoïcien incarcéré dont l’esprit est libre, l’intellect de Hawking traverse le cosmos et perce ses secrets.

À la recherche de Stephen Hawking“, par Hélène Mialet, essaie de remplacer cette vision idéalisée (et idéaliste) du chercheur par une vision plus réaliste, fondée sur une véritable enquête anthropologique prenant comme objet d’étude Stephen Hawking dans son milieu de vie et de travail. Adoptant la perspective et les méthodes de la nouvelle anthropologie des sciences, Mialet cherche à revisionner la notion du génie présupposée par l’image convenue du savant solitaire:

M’emparant de Hawking comme d’un cas extrême, j’ai voulu voir si, et jusqu’où il était possible d’aller pour repenser la notion du génie.

“Repenser la notion du génie” ne va pas sans repenser aussi les notions de l’esprit, de la connaissance, de la recherche, et du travail en général. On parle souvent aujourd’hui de “capitalisme cognitif” et de travail “dématérialisé”. On verra grâce au livre de Mialet que ces expressions sont trompeuses pour autant qu’elles cachent les rapports matériels réels qui rendent possible cette impression de “dématérialisation”. Le mythe du génie solitaire et désincarné fait partie d’un dispositif idéologique plus vaste.

Hawking est devenu l’emblème de l’idéologie qui domine notre conception de la science : l’idée que la science est produite par des scientifiques capables de transcender l’espace politique, social et culturel que leur corps habite pour vivre dans le monde inaltérable de la pure pensée.

Hawking est devenu un mythe moderne, le paradigme du savant, symbolisant l’intellect cartésien désincarné explorant le monde conçu comme intelligible de droit, en puissance intégralement perméable à l’esprit objectif.

Les historiens, anthropologues et sociologues des sciences ont essayé de se détacher de cette figure du savant.

La figure du savant solitaire est une représentation idéologique qui obscurcit les processus de production matériels, et qui fait bloc avec la “philosophie spontanée des savants” dont parlait Althusser. L’étude historique, anthropologique et sociologique des sciences bouleverse la représentation romantique et dessine une autre image.

L’un des points communs est une opposition à la notion de solitude. Produire de la connaissance, nous disent-elles, n’est pas une affaire solitaire, c’est une entreprise sociale ou collective.

Mialet cite les historiens, anthropologues et sociologues des sciences comme acteurs dans la lutte contre la conception individualiste et intellectualiste de la production du savoir. On pourrait aussi citer Merleau-Ponty, Bachelard, Althusser, Deleuze, Kuhn, Feyerabend, et beaucoup d’autres penseurs.

es assistants disparaissent dans la version finale des écrits scientifiques … les nombreuses conversations sont effacées et transformées au profit de l’émergence d’une idée soudaine et géniale dans la tête d’un seul homme

Feyerabend a souvent décrit ce phénomène de ré-écriture objectivante qui caractérise un article scientifique. Barthes et Foucault ont parlé de la mort de l’auteur en tant que point d’origine individuel créateur, mini-dieu créant son œuvre à partir de rien. Deleuze et Guattari ont souligné que tout énoncé est collectif, le produit d’une agencement collectif d’énonciation conjugué à un agencement machinique. (Note: “agencement” n’est pas un terme employé par Mialet, je m’en sers ici pour faire ressortir le lien avec la pensée de Deleuze et Guattari.

Dans son livre Mialet rend vivantes et concrètes de telles considérations philosophiques. Elle nous propose l’analyse d’un cas particulier: la vie et l’oeuvre scientifique de Stephen Hawking et son image populaire, mythique et médiatique. Ce cas concret réunit le maximum de désincarnation et de solitude apparentes et le maximum d’intégration réelle dans un équipement collectif.

C’est l’image de l’ascète ou du savant solitaire qu’il faut déconstruire.

La production du savoir est toujours matérielle, collective, et équipée. La déconstruction de l’image intellectualiste du savant ne se fait pas au nom d’une réduction au cerveau, au savant neuronal. Certes, il s’agit de

réincorporer la pensée dans son environnement social, historique et matériel

Mais ce mouvement de réincorporation s’accompagne  d’un mouvement d’extériorisation, où on cherche à

extérioriser la pensée du « savant » dans le réseau d’humains et de machines qui la supporte

Cette re-description de la production scientifique déborde le cadre de l’épistémologie classique et implique une nouvelle vision ontologique. Elle nous amène non seulement à mettre en question les grandes démarcations épistémologiques (entre raison et bricolage, théorie et pratique, contexte de justification et contexte de découverte) mais aussi à nous méfier de la bifurcation ontologique entre humains et non-humains.

l’idée de faire des non-humains des acteurs demeure l’une des hypothèses les plus controversées des théories sociales contemporaines et des études sur la science (science studies).

On ne peut plus commencer avec une démarcation toute faite entre les productions scientifiques et le reste, ou entre le rôle des humains et celui des non-humains dans les processus de production. On ne peut pas imposer a priori le partage: d’abord il s’agit de suivre les acteurs et les performances, ensuite d’articuler les spécificités. La déconstruction du sujet est ce qui est le plus intense dans la philosophie française depuis 60 ans. On ne peut réintroduire le “sujet” qu’en transformant son sens. Ce ne serait plus le sujet-origine. C’est tout le sens ici de l’hypothèse du rôle constitutif des acteurs non-humains dans le processus de production du savoir.

avec l’hypothèse de la redistribution de la connaissance, ce qui était cristallisé dans un individu – le génie, les capacités intellectuelles, les idées, la science – se déplie dans l’environnement et finit par dissoudre la singularité de l’individu en le vidant de ses propriétés innées. En effet, si l’on réintroduit un scientifique en chair et en os dans le processus de la connaissance, il fait aussi partie d’un collectif, et parle aussi au nom de ce collectif.

La réintroduction du savant dans le processus ne constitue pas un retour au mythe de créativité romantique. L’hypothèse de l’esprit incarné va de pair avec celle de l’esprit étendu. On ne peut pas penser en dehors de réseaux matériels qui incluent bien plus que le cerveau du penseur, agençant ensemble assistants et chercheurs, ordinateurs et logiciels, laboratoires et techniciens, réseaux collégiaux et moyens de diffusion. De ce fait, l’acte théorique de réincorporer l’esprit et de l’extérioriser nous amène aussi à concevoir la connaissance scientifique elle-même comme distribuée. Ce n’est pas un sujet individuel qui connaît, mais un collectif relié et équipé, et la connaissance n’est située ni dans l’esprit ni dans le cerveau. Elle est produite dans et par un assemblage d’éléments humains et non-humains.

Quand il décrit Pasteur, Bruno Latour ne décrit pas un corps doté d’un esprit, mais « une combinaison d’un grand nombre d’éléments qui, à partir des liens tissés entre eux, produisent Pasteur-le-grand-chercheur

L’acteur humain n’est plus une donnée, disponible comme ressource théorique évidente pour expliquer les productions politiques, économiques, artistiques et scientifiques. C’est un élément parmi d’autres, qui doit être mis à l’épreuve en vue de déterminer son rôle réel et ses performances effectives. Même sa nature est devenu un enjeu théorique.

la définition de l’acteur humain et de sa spécificité redevient un enjeu à la lumière de ces collectifs composés d’humains et de non-humains

Stephen Hawking semble être l’instanciation parfaite du mythe intellectualiste de l’esprit désincarné. Néanmoins, on doit s’interroger sur le aspect “naturel” de ce mythe. Est-ce vraiment une instance de la tendance universelle de considérer le produit détaché de son contexte et de son processus de production? ou est-ce le résultat d’un dispositif social spécifique? Selon Mialet, le mythe n’est pas si spontané que ça, mais plutôt le fruit d’un travail idéologique concerté:

Je montrerai comment les médias, avec la collaboration de Hawking lui-même, transforment ce corps collectif en un cerveau désincorporé.

Dans son livre, Mialet effectue le travail inverse. Partant de l’impression de se trouver devant un cerveau désincorporé elle mène une enquête anthropologique sur le corps de Hawking dans son milieu qui essaime d’acteurs de toutes sortes, exigeant des compétences familières et insolites. John Law estime que la discipline des “science studies” hérite de la philosophie de la deuxième moitié du siècle dernier, étant de ce point de vue une forme de “post-structuralisme appliqué”. Mialet ne fait pas directement référence aux philosophes de cette époque (Deleuze, Derrida, Foucault, Lyotard, Serres) qui ont mené la critique et la déconstruction des mythes intellectualistes à un  niveau très abstrait. Elle a ses propres références théoriques (Haraway, Barad, Latour, Pickering, Callon, Schaffer et Shapin, et beaucoup d’autres). Elle se contente de mener son enquête sobrement, de pratiquer une métaphysique empirique. Sa “déconstruction” du mythe est ainsi très efficace et très accessible.

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