BRUNO LATOUR ET STEPHEN HAWKING: la déconstruction et le retour du sujet

Dès le début du projet de Bruno Latour et de son enquête sur les modes d’existence j’ai objecté qu’il n’y a pas de place explicite pour l’individuation du sujet individuel et collectif dans AIME (le système ontologique proposé par Latour), ce qui était déjà un problème pour sa théorie des acteurs-réseau (ANT). Sur cette question du sujet, Latour reste assez structuraliste, là où les “post-structuralistes” comme Deleuze, Stiegler, et Badiou font une place importante pour le sujet conçu non plus classiquement en termes de la bifurcation entre sujet et objet en tant qu’entités situées en dehors de leurs réseaux de construction, mais  en termes de processus de subjectivation.

Je pense que chaque sujet individuel ou collectif est associé à un “nouage” singulier des modes d’existence. Chaque mode d’existence a diverse modalités et sous-modalités. Par exemple, Latour parle de “REF”, qui est le mode d’existence spécifique des entités qui sont immanentes aux réseaux du savoir référentiel, y compris des sciences. Mais la cosmologie des trous noirs n’est pas pratiquée de la même façon que l’éthologie des chauve-souris, ou que la biochimie du vieillissement. Latour, en bon pluraliste épistémologique, ne peut pas souscrire à la thèse de “l’unité des sciences”, et doit reconnaître la co-existence d’une grande diversité de styles cognitifs et de paradigmes incommensurables à l’intérieur de la grosse unité qu’il appelle “REF”.

AIME représente un progrès théorique dans le parcours latourien de nos manières de penser et de vivre, y compris sur la question du sujet. Latour parle explicitement du sujet humain, mais il le scinde en deux. La “psyché” est assigné au mode d’existence des objets métamorphiques et le “sujet”, en tant que terme théorique, est réservé pour le mode d’existence de la religion. Cette scission du sujet prête à beaucoup de confusion, parce que la place de la religion dans le système est très controversée.

La religion telle qu’elle est décrite dans le son traité ontologique, ENQUÊTE SUR LES MODES D’EXISTENCE, mais aussi telle qu’elle est présupposée par Latour dans toutes ses démarches associées au livre et au projet, vacille entre un statut de mode d’existence à part entier (REL), de sous-mode d’un mode plus englobant (par exemple ATT, attention, pour mettre les spiritualités bouddhistes, taoïstes et hindoues sur le même plan que celles des religions abrahamiques), et de méta-mode régissant et orientant a priori toute l’enquête.

On doit interroger le bien fondé de la scission psyché métamorphique/sujet religieux posé sans justification dans le livre de Latour. Ça semble être un cas de l’intrusion de préjugés biographiques individuels dans une enquête qui se veut empirique et collective. Dans le livre Latour ne parle pas d’individu concret, préférant encadrer l’enquête dans la fable d’une ethnologue venue d’ailleurs pour enquêter sur notre société en toute objectivité, on pourrait dire “sans préjugés”. Latour avec ses préjugés (comme tout individu) présente son enquête par le biais d’une scientifique sans préjugés, ainsi plongeant l’exposition de son système dans une contradiction performative presque inextricable.

‘Hélène Mialet, dans son livre “À la recherche de Stephen Hawking“, examine un individu précis, Stephen Hawking, du point de vue d’une théorie des acteurs réseaux étendue. Elle problématise le concept du sujet connaissant sans vouloir l’abandonner complètement. Le livre ne prend pas en compte la nouvelle ontologie de Latour, mais ses recherches montrent et la nécessité et la difficulté de revisionner la notion classique du sujet connaissant du point de vue des “science studies”, et du post-structuralisme en général.

Du point de vue du système latourien, parler de Hawking exige de parler non seulement en termes des modes d’existence scientifique, technologique, et organisationnel, mais aussi des modes amoureux, religieux, psychique, fictionnant, moral et legal. C’est aussi ce que montre le livre de Mialet à partir d’une enquête empirique. Mialet démontre qu’il y a non seulement Hawking l’animal biologique et HAWKING l’objet médiatique, mais aussi un sujet-Hawking pluri-modal. La nature de ce sujet pluri-modal reste à préciser.

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