Michel Serres: La loi du plus fort contredit la démocratie

Context: “Pour la station de radio Europe 1, « la fonction d’un média est de témoigner du monde dans lequel il existe…, et parler des misères, c’est les débusquer toutes, toutes inacceptables, à ceux qui les vivent, à ceux qui les voient à leur porte. » C’est pourquoi, tout au long du vendredi précédent le 17 octobre 1993, elle a invité diverses personnalités à répondre, en substance, à deux questions : Quelle est votre définition de la misère aujourd’hui ? En quoi la jugez-vous inacceptable ?”

Voici la réponse de Michel Serres:

“« Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » Je m’associe volontiers à ce qu’à dit le père Joseph Wresinski, pour quatre raisons.

La première est d’ordre politique. C’est une publicité quasi mensongère de nos pays riches et puissants que de dire que leurs citoyens vivent en démocratie. Il faut qu’ils sachent que ce n’est pas vrai. Parce que, tant que nos pays riches et puissants produisent et tolèrent auprès d’eux le Quart Monde et loin d’eux le Tiers Monde, ils ne vivent pas en démocratie, mais dans la plus féroce et la plus meurtrière des aristocraties de l’histoire. Et l’idée de démocratie, politiquement, est la publicité des pays riches en leur faveur.

La deuxième raison est d’ordre historique. Nous, habitants des pays riches et puissants, pensons toujours que nous sommes à la tête d’un mouvement que nous appelons « le progrès. » Tout simplement parce que nous sommes dans le progrès, il y a les laissés-pour-compte du progrès : ceux qui n’ont pas pris le train du progrès, qui « restent en retard » comme on dit, et « nous sommes en avance. » Et cette idéologie est, là aussi, une publicité hypocrite et mensongère des pays riches et puissants. Tant que nous laissons derrière nous les pays du Tiers Monde et les misérables du Quart Monde, notre progrès ne vaut pas grand chose.

La troisième raison est plus profonde encore. Elle tient à nos pratiques de la concurrence qui s’appuient prétendument sur une loi naturelle. Vous savez sans doute que la loi de sélection, dite de Darwin, consacre la victoire des plus forts et l’élimination des plus faibles. Il faut ne pas hésiter à dire que cette loi est la loi des bêtes, que l’homme est devenu homme, et que l’humanité est devenue humanité dès lors qu’elle a refusé cette loi, c’est-à-dire qu’elle s’est décidée à protéger les faibles et à protéger les plus démunis. Tant que nous restons dans la loi de la concurrence, de la compétition, de la gloire du plus fort, de la mise au pinacle de tout ce qui gagne, nous restons des animaux.

Et donc, tant que nous, pays puissants et riches, nous nous glorifiions de notre force, nous nous glorifions d’être à la tête du progrès et d’être en démocratie, nous faisons notre propre publicité, mais nous sommes sous la loi naturelle animale, nous ne sommes pas dan s le progrès, nous sommes en aristocratie, et non en démocratie

La quatrième raison, encore plus présente à mon esprit, est la suivante : le père Joseph Wresinski est admirable pour avoir eu l’idée que la réduction des inégalités, dont les misérables souffrent essentiellement, pourrait à la rigueur être apportée par la culture et le savoir, et il a raison. Mais de nouveau, alors que les pays riches et puissants disposent de plus de science, de plus de technologie et de plus d’expertise, ils doivent déplorer, je le déplore en premier puisque je suis moi-même de cette corporation-là, que la science, la technologie et la culture aujourd’hui travaillent, hélas ! à l’accentuation des inégalités plus qu’au rattrapage des dites inégalités. Par conséquent, là aussi, il faut faire une révision déchirante, et par conséquent les aristocrates que nous sommes doivent le plus possible être attentifs à ce problème et c’est pourquoi, pour ces quatre raisons, je soutiens l’action du père Joseph Wresinski et je répète partout la phrase qu’il a fait inscrire sur la dalle du Trocadéro”.

cité de: La rédaction. «Face à l’inacceptable». Revue Quart Monde, N°149 – L’espoir : vivre en humain, Année 1993,Revue Quart Monde, document.php?id=3332, lien ici.

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