METTRE FOUCAULT A L’EPREUVE: hypothèses vs mots d’ordre

La question “peut-on critiquer Foucault?” a été posée par Daniel Zamora dans un interview récent. Elle n’a d’intérêt que si on la prend dans un sens poppérien. Foucault se critiquait tout le temps, et la citation proposée par Soilihi Thomas Ernesto, malgré la polysémie habituelle à Foucault, exprime très bien ce parti pris pour l’auto-critique contre le dogmatisme statique et identitaire:

“Et quoi, vous imaginez vous que je prendrais à écrire tant de peine et tant de plaisir, croyez vous que je serais obstiné, tête baissée, si je préparais -d’une main un peu fébrile – le labyrinthe ou m’aventurer, déplacer mon propos, lui ouvrir des surplombs qui résument et déforment son parcours, ou me perdre et apparaître finalement à des yeux que je n’aurais plus à rencontrer. Plus d’un comme écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas de rester le même: c’est une morale d’état civile ; elle régit nos papiers; qu’elle nous laisse libre quand il s’agit d’écrire” (Archéologie du Savoir).

Foucault nous a proposé des “programmes de recherches métaphysiques”, pour parler comme Popper, combinant des éléments empiriques et des éléments spéculatifs. On peut critiquer Foucault d’un point de vue empirique, en confrontant ses idées et ses analyses avec l’évolution de la société, des mouvements sociaux, et des luttes pratiques. On peut critiquer l’élément spéculatif par diverses méthodes, par exemple en le comparant à d’autres programmes de recherches métaphysiques, y compris celui (ou ceux) du néolibéralisme. Daniel Zamora et ses collaborateurs effectuent ces deux tâches critiques avec beaucoup de façon très intéressante et très intélligente.

Dans ce sens on peut voir la question “peut-on critiquer Foucault?” comme une façon de poser la question “Est-ce que Foucault est irrationaliste?”, “Est-ce qu’on peut critiquer Foucault rationellement, en termes de critères qu’il partageait?” Jean Bricmont n’a pas de doute, il affirme

“il était bien pire que néo libéral; irrationaliste et par là, ultra-réactionnaire; il a bien sûr entièrement gagné et ce qu’on appelle la gauche est acquise à ses idées-la politique de l’identité en est un bon exemple” (ici).

Si Jean Bricmont donne un sens cognitif, et non pas simplement émotif, à son affirmation que Foucault est un irrationaliste, alors il s’agit d’une hypothèse empirique et non pas d’un dogme, d’une superstition, d’un mot d’ordre, ou d’un fantasme personnel. Cette hypothèse ad hominem (“Foucault est irrationaliste”) est réfutée par le travail de Daniel Zamora et de ses collaborateurs. Ils construisent un champ théorique où ils sont capables non seulement de mettre les analyses foucaldiennes à l’épreuve, mais où ils sont aussi capables d’engager dans un dialogue critique avec la pensée de Foucault, sans l’emprisonner dans une identité statique, ou dans un stéréotype a-critique (“Foucault irrationaliste”, “Foucault marxiste”). Donc l’hypothèse “Foucault est irrationaliste” est disconfirmée.

L’hypothèse que Foucault défendait une politique des “identités” est logiquement séparée de l’accusation de l’irrationalisme. Elle aussi est contredite par la citation ci-dessus où il parle de la nécessité de perdre le visage, et de ne pas rester le même. Dans toute son œuvre théorique Foucault a constamment critiqué le concept d’identité en tant que prescription répressive.

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