PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS (1): Geoffroy de Lagasnerie chante le blues

Dans le billet précédent j’ai posé la question: comment se construire après son éducation? Une des lectures possibles de cette question serait: comment continuer à construire sa pensée après la mort de ses éducateurs? Cette question s’avère particulièrement pressante pour quiconque a construit sa pensée dans le sillon des grands philosophes de la deuxième moitié du 20ième siècle: Deleuze, Lyotard, Foucault, Derrida, et Bourdieu. Ces ainés sont partis, et il ne reste pas grand-chose à leur place.

Pour parler de mon propre parcours de vie je cite trois éducateurs: Feyerabend, Lyotard, et Deleuze. Ils sont tous les trois morts vers la fin des années 90. Vingt ans plus tard le monde a changé, et j’ai changé. Ma question devient: comment penser dans le monde actuel, un monde “mauvais” qui ne favorise pas la pensée?

C’est aussi la question que se pose le sociologue-philosophe Geoffroy de Lagasnerie dans son nouveau livre PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS, où il propose sa propre mise en perspective de cette question et des éléments de réponse. Cette question est au centre de son œuvre publiée, depuis son premier livre, paru en 2007, L’EMPIRE DE L’UNIVERSITÉ Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme jusqu’aujourd’hui.

Une des solutions que j’ai explorées c’était de chercher parmi mes contemporains d’autres éducateurs. Puisque Feyerabend, Lyotard et Deleuze étaient tous les trois pluralistes je suis parti en quête du pluralisme vivant et des penseurs qui l’incarnent et qui l’articulent. J’ai investigué les œuvres de François Laruelle, d’Alain Badiou, et de Bruno Latour de ce point de vue. Le résultat était mitigé: ces auteurs représentent des demi-mesures comparés aux penseurs de la génération précédentes, et leur pluralisme a été compromis par le tournant conservateur dont nous sommes témoins depuis une trentaine d’années.

Ma conclusion était que Laruelle et Badiou, malgré leurs divergences, ont en commun une représentation non-critique de la science. Leur différend porte seulement sur le choix de la science source à partir de laquelle ils peuvent extraire non pas des contenus mais une façon de penser.

Laruelle dans une tentative désespérée de domestiquer la négativité radicale mobilisée par sa “non-philosophie” a essayé de tempérer sa critique de la philosophie universitaire en la conjuguant avec une invocation incantatoire de “la science”. Pressé de donner un contenu plus précis à ses affirmations Laruelle a renoncé à la radicalité de sa “non-philosophie” en faveur d’une soi-disant “philosophie non-standard” qui trouve un appui cryptique dans la physique quantique. Philosophie “non-standard” peut-être, mais tout aussi académique et positiviste.

Badiou a longuement analysé ce qu’il appelle “l’anti-philosophie”, et il a tenté d’assimiler sa négativité radicale et sa critique féroce de la philosophie académique dans un système de pensée qu’il espère être de facture “classique” mais néanmoins “non-académique”. Il est surprenant de voir qu’il a cherché son appui principal dans cette recherche dans les mathématiques promues au rang de l’ontologie. La théorie des ensembles permet à Badiou de construire une pensée pluraliste dont la négativité menaçante a été stabilisée par cette adjonction scientiste du “mathème”.

Le nouveau livre de Geoffroy de Lagasnerie commence avec une critique de cette sorte de fétichisation de la science, renouant ainsi avec la théorie critique de l’école de Francfort, en particulier avec celle d’Adorno et de Horkheimer. Plus généralement  de Lagasnerie partage ce constat d’un tournant conservateur dans la pensée contemporaine, d’une régression critique et d’une re-scientisation.

Badiou et Laruelle exemplifient bien ce processus de tournant conservateur, d’abandon de la critique, et de re-scientisation. Ce sont des pluralistes scientistes, ce qui constitue un mélange ambigu. Lorsque leur pluralisme domine ce sont les dignes héritiers de Deleuze, Foucault, Derrida et Lyotard. Lorsque leur scientisme domine ce sont des conservateurs dé-politisés.

On peut noter que Geoffroy de Lagasnerie est confronté au même mélange paradoxal chez Pierre Bourdieu, un de ses propres éducateurs à la pensée. Bourdieu incarnait pleinement la contradiction entre une pratique militante d’intellectuel pluraliste, et une théorisation disciplinaire trop souvent scientiste.

Derrière cette opposition entre le pluralisme et le scientisme on peut discerner une autre opposition, peut-être plus fondamentale : entre l’image de pensée des producteurs et celle des reproducteurs. Le scientisme, on le sait, ne décrit pas et ne favorise pas la production scientifique, mais se range du côté de la reproduction de ses résultats. Le pluralisme n’est pas forcément du côté de la production. Il existe un pluralisme reproductif, le relativisme fade et tolérant du marché.

Donc la question initiale comment se construire après son éducation?, devenue comment vivre et penser après la mort de ses éducateurs?, devient maintenant comment traiter ses éducateurs comme producteurs et non pas comme des maîtres? Comment avoir un rapport productif à son éducation et non pas reproductif? Enfin, comment pouvons-nous devenir et rester producteurs de pensée, dans un monde mauvais, qui s’adonne à la reproduction de la violence, de la pauvreté, et de la domination physique et symbolique?

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One Response to PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS (1): Geoffroy de Lagasnerie chante le blues

  1. dwmasten says:

    C’est assez magnifique, Terence: et vraiment une loupe. Pour mieux dire, c’est comme mettre une loupe “aux mondes”. Merci!

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