PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS (2): Geoffroy de Lagasnerie et la nostalgie sans deuil

J’ai parlé de mon parcours philosophique, et de mon désir de vivre une vie intellectuelle à l’image des créateurs pluralistes qui m’ont inspiré. Ils étaient des penseurs hors norme qui néanmoins avaient trouvé une installation institutionnelle suffisante pour mener leurs recherches librement. Ils avaient un rayonnement international qui dépassait largement les confins de l’académie. C’est en ce sens que malgré une pensée exigeante et rigoureuse au sens le plus classique ils ont contribué à la démocratisation  de la philosophie, comme ouverte en principe à tous et en prise directement sur la vie.

On ne peut pas lire Deleuze, Lyotard, Derrida, Foucault, Bourdieu, Feyerabend sans sentir que son existence non seulement intellectuelle, mais aussi amoureuse, affective, onirique, corporelle, artistique, et politique, est en jeu. Ils nous apportent un soutien dans les fracas de la vie, ils articulent un contexte plus général pour comprendre nos soucis “personnels”, ils nous proposent des pistes pour répondre à nos questionnements ou pour sortir de nos problèmes vitaux. Ils nous aident à “noétiser” la vie, pour parler comme Stiegler, et ainsi à penser et à agir un peu autrement, un peu mieux.

Dans son livre, PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS, Geoffroy de Lagasnerie,  nous parle de cette génération de penseurs avec une certaine nostalgie. Par “nostalgie” je veux dire non pas le sentiment personnel de celui qui s’est formé pendant l’acmé de ces penseurs, puisqu’il est né en 1981) mais la structure nostalgique de sa pensée. De Lagasnerie ne parle pas des penseurs encore vivants qui ont prolongé cette démarche créatrice dans la pensée, il ne parle pas de Michel Serres, de Bruno Latour, de François Laruelle, de Bernard Stiegler, et quand il parle d’Alain Badiou c’est pour en dire du mal. Or tous ces penseurs ont suivi la même logique de création que de Lagasnerie trouve dans les inventions conceptuelles de leurs prédécesseurs.

Ni exclus ni au centre, ces penseurs contemporains occupent une position paradoxale par rapport au système, qu’on pourrait appeler celle du “marginal au centre”. Un parcours atypique, un rapport de non-adhésion à l’idéologie institutionnelle qui régit l’université, une méfiance à l’égard des normes académiques, une hostilité aux paradigmes de pensée institués, une œuvre édifiée dans la solitude intellectuelle, une validation internationale et extra-académique bien supérieure à la reconnaissance par leur milieu académique officiel.

Moi aussi j’ai la nostalgie de cette grande période de penseurs, des années 70 et 80, qui a été déterminante pour ma pensée et pour ma vie. Cette nostalgie est empirique, car j’ai lu ces penseurs en traduction pendant les années 70 et je suis venu vivre à Paris pour assister à leurs cours et pour apprendre à les lire dans leur langue maternelle. Mais cette nostalgie est “sans deuil” parce que je les ai “noétisés”, pour moi ce sont devenus des “personnages conceptuels” au sens de Deleuze, ils continuent à participer activement dans ma pensée.

C’est cette attitude de “nostalgie sans deuil” que j’ai cru reconnaître dans PENSER DANS UN MONDE MAUVAIS. Geoffroy de Lagasnerie ne nous enseigne pas à faire le deuil de nos éducateurs d’antan ni à les imiter, mais il nous encourage à prolonger leur démarche de critique et d’innovation conceptuelle dans un monde qu’ils n’ont pas anticipé dans tous ses détails.

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