LA VOIE DU BONHEUR: Milarépa le Candide Noétique

Milarépa, né Mila Thöpaga, est un grand “saint” tibétain dont la vie s’est déroulée il y a environ 1000 ans. Son père, un riche commerçant, est mort quand Thöpaga était enfant, en confiant ses enfants et son épouse aux bons soins de son frère, qui s’est approprié leur héritage et les a réduit à l’état de serviteurs appauvris.

Mû par le ressentiment et empli de la soif de vengeance, Thöpaga est parti pour apprendre la sorcellerie auprès d’un grand maître et en revenant il s’est servi de la magie noire pour se venger contre son oncle bête et méchant, violent, cupide, cruel et tyrannique. Ensuite, accablé de pitié et de regrets, Thöpaga recherche un maître spirituel qui peut lui montrer comment se libérer de ses remords et de sa tristesse, pour vivre la vie bonne et atteindre le bonheur.

L’histoire est une des plus célèbres du Tibet et de la littérature spirituelle mondiale. Le film raconte de façon sobre cette première partie de la vie de celui qui va devenir un des grands maîtres spirituels non seulement des tibétains mais du monde entier. Une seconde partie est prévue, qui raconterait la lente purgation de toute cette souffrance, le passage de la négativité  à la positivité, et la transformation spirituelle de Thöpaga de sorcier repenti en yogi illuminé. Même si cette seconde partie n’a pas encore été tournée on connaît la fin, ceci n’est pas un film à suspense. Pour le définir je dirais que c’est un film de “voyance”, au sens que nous devons le voir non seulement avec les yeux physiques mais aussi avec les yeux de l’esprit.

Deux Lectures: Il existe deux façons de comprendre la vie de Milarépa.

En tant que récit biographique l’histoire de Milarépa est spécifique à un lieu et à une époque: elle a un intérêt historique et sociologique, et une valeur inspirationnelle.

En tant que leçon de vie universelle elle est générique, et s’adresse à tout le monde: elle exprime un drame intérieur, où tous les personnages correspondent à des éléments de notre propre personnalité.

Lecture Extérieure et Exotisme: Cette histoire se déroule il y a longtemps dans un pays lointain. Lue à la lettre elle nous informe sur la biographie d’un saint et sur les conditions de vie dans un pays exotique, mais elle ne nous apprend pas grand-chose sur notre vie.

Le film véhicule quelques sentiments pieux qu’il est toujours bon à rappeler: les valeurs de la compassion, la foi, la persistance, la volonté de surmonter notre passé, la cultivation des pensées et des affects positifs, le pouvoir transformateur des épreuves de la vie. Mais nous, spectateurs occidentaux, ne pouvons pas partager la cosmologie de ces tibétains, nous ne croyons pas à la sorcellerie, ni à la réincarnation.

C’est la nécessité de se méfier de l’exotisme qui pourrait être l’un des enseignements le plus puissant du film. La sorcellerie, même si elle a une place dans leur culture, est un art mineur, un reste des religions chamaniques pré-bouddhistes. C’ est une pratique exotique pour les tibétains eux-mêmes, tout comme le yoga pour nous. La ligne de démarcation entre les deux est mince et perméable. Dans le film, le même maître qui enseigne la sorcellerie à Thöpaga lui conseille de suivre le chemin du bouddha.

Pour nous, la leçon serait que n’importe quelle pratique, y compris une pratique spirituelle comme le yoga ou la méditation, ne devrait pas être abordée comme une pratique exotique où on imite un modèle extérieur et étranger à notre enracinement culturel et existentiel. Ce serait une forme de “pensée magique” de pratiquer aveuglément des rituels cultuels, adopter des comportements d’un autre monde, s’exprimer dans des phrases stéréotypées dont on ne maitrise pas le sens profond mais qu’on plaque sur n’importe quelle situation qui semble s’y prêter, sans discernement – tout cela représente plutôt une fuite de la vie, une aliénation, de la volonté de puissance, ou du narcissisme.

Lecture Intérieure et Domestique: Tous les personnages et les situations de l’histoire correspondent à des éléments de notre propre personnalité, à des écueils sur le chemin vers le bonheur ou à des forces favorisant l’éveil à la vraie vie. Nous avons en nous tous les défauts de l’oncle: méchanceté, bêtise, cupidité, violence, cruauté, tyrannie, égoïsme. Nous avons tendance à instrumentaliser tout le monde qu’on rencontre et tous les enseignements qu’on reçoit à notre propre gain et à notre gloire.

L’ennemi est intérieur et ça ne sert à rien de le projeter à l’extérieur, et de faire dépendre notre bonheur à la bonne volonté de quelqu’un d’autre que nous-mêmes. L’oncle c’est l’image de la vie projetée, avare et cupide lui-même il accuse les autres, y compris ceux qu’il a spoliés, de ses propres défauts. Cette projection n’est pas sans conséquences pour les autres, et c’est déjà une forme de sorcellerie néfaste, que de faire endosser par les autres la culpabilité et les châtiments découlant de nos propres actes.

Du Sorcier au Yogi: Il n’y a pas de suspense, nous connaissons la fin de l’histoire, même si pour l’instant nous devons nous satisfaire d’un film qui ne raconte que la première moitié de la biographie de Thöpaga, qui devient “Milarépa”, le célèbre yogi et poète. Loin de nuire à la compréhension, cette incomplétude renforce la double vision que nous devons avoir de ce personnage que nous voyons devant nous. Il souffre, son esprit se remplit d’amertume et de ressentiment, il se durcit contre toute compassion pour ses ennemis et il se venge.

Cependant, on sait que ce personnage entouré de souffrance et rempli de négativité sera un des plus grands sages de l’histoire de l’humanité. On voit déjà les prémices de son éveil futur: sa sincérité, sa spontanéité, son amour familial (au point de vouloir endosser tout le karma négatif de sa mère), son ouverture, sa puissance de concentration, son dévouement. On voit tout ceci, mais aussi on le “noétise”, c’est à dire qu’on l’assimile comme une allégorie du chemin spirituel, de la voie du bonheur.

Le secret de la transformation n’est pas une surprise, c’est archi-connu, mais pas archi-pratiqué. Il faut bien sûr la maîtrise de l’esprit, la conscience, mais ce n’est pas suffisant. Le sorcier a déjà maîtrisé son esprit, il doit rester conscient et concentré pour réaliser ses exploits. Mais cette conscience est parcellaire, parce qu’il n’est pas conscient de son but et de ses actes, sortis de leur contexte plus grand. Il n’est pas conscient des conséquences pour les autres et pour lui-même, il n’est pas conscient du karma.

Ce qui lui manque, c’est la compassion. Sans compassion notre plus grande conscience contient toujours une grande partie d’inconscience. On n’est pas conscient que les défauts qu’on voit et les fautes qu’on punit sont les nôtres aussi, que nous contenons l’ombre en nous et que nous pratiquons la magie noire sans le savoir.

C’est en prenant conscience de cette leçon que Mila Thöpaga (Mila ,”la bonne nouvelle”) commence à réaliser son potentiel, à devenir Milarépa (Mila, “qui porte la robe de coton des ascètes”).

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One Response to LA VOIE DU BONHEUR: Milarépa le Candide Noétique

  1. Carl Looper says:

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