GRAHAM HARMAN ET LE DÉNI DES SCIENCES (1): pseudo-réalisme et vision synchronique

RÉALISME SPÉCULATIF: bilan d’un échec

Graham Harman, un philosophe dans la mouvance du réalisme spéculatif, est l’inventeur de la philosophie “orientée vers l’objet”.

Le “réalisme spéculatif” ne constitue pas en fait un réel mouvement de pensée, c’est une étiquette inventée post hoc pour discuter un petit groupe hétéroclite de penseurs qui ont peu en commun sauf la volonté de liquider l’héritage des grands penseurs anti-dualistes du vingtième siècle. Ils représentent, chacun à leur façon, une régression par rapport aux acquis de la génération précédente de penseurs (Deleuze, Derrida, Foucault, Lyotard, et Serres), tombant soit dans le scientisme (Meillassoux) soit dans l’idéalisme (Harman).

Le point commun de tous ces penseurs, c’est le retour à une problématique de la pensée dualiste. Les vrais héritiers de la pensée post-structuraliste sont à rechercher ailleurs. On peut nommer Bruno Latour, Bernard Stiegler et Alain Badiou, dont les travaux visent à penser un pluralisme non-scientiste et non-idéaliste.

NI SCIENTISME NI RELATIVISME: vers un réalisme pluraliste

Pour éviter les généralités creuses et la philosophie par slogans je voudrais examiner le cas spécifique de l’ontologie objectuelle de Graham Harman. Sa philosophie nous fournit un exemple typique des forces et des faiblesses de la configuration conceptuelle du réalisme spéculatif.

Ainsi, l’intérêt d’une analyse critique de l’ontologie spécifique proposée par Harman sera simultanément concret, explorant les idées singulières d’un auteur particulier, et général, examinant son ontologie comme typifiant une des solutions possibles au problème actuel de la philosophie: hériter du pluralisme de la fin du vingtième siècle sans tomber dans le relativisme post-moderne ni dans le scientisme .

Harman, tout comme les autres avocats du réalisme spéculatif, échoue dans sa tentative, parce qu’il ré-active un vieux schéma dualiste dont les bifurcations empêcheraient toute  approche théorique ou pratique du réel, et toute compréhension des sciences.

CONNAITRE L’INCONNAISSABLE

L’aporie majeur de la philosophie de Harman vient des deux postulats fondamentaux de l’ontologie objectuelle, qui se contredisent si on les interprète comme proposant un savoir du réel.

Dans un “tutoriel” portant sur les fondements de l’ontologie objectuelle, Harman déclare que sa propre version de cette philosophie a deux principes de base:

“1. Des étants individuels d’échelles différentes et variées (non seulement des minuscules quarks et électrons) sont le matériau ultime du cosmos.

2. Ces étants ne sont épuisés par aucune de leurs relations ni même par la somme de toutes leurs relations possibles. Les objets se retirent de toute relation” (ma traduction).

Harman continue:

“Le reste de ma philosophie suit de ces deux points, à mon avis”.

Harman renvoie souvent à ce résumé, pour permettre au néophyte de disposer d’une vue synoptique des principes de base de sa philosophie. Ce “tutoriel” est repris tel quel dans le recueil de ses textes, BELLS AND WHISTLES.

La première thèse suppose que nous avons un accès philosophique au réel, permettant une connaissance du réel (qu’il est composé d’objets) alors que la seconde thèse implique que le réel est inaccessible à toute relation connaissante. L’aporie se formule alors: comment peut-on connaître la nature objectuelle d’un réel inconnaissable?

La philosophie objectuelle de Graham Harman ne répond pas à cette question. C’est une ontologie de type dualiste, posant

(1) l’existence d’une région nouménale d’objets “réels”, qui se retirent de tout accès et de toute connaissance (réalisme ontologique et scepticisme épistémologique)

(2) l’existence d’une multiplicité de régions phénoménales composées d’objets “sensuels” et de leurs relations (idéalisme ontologique et relativisme épistémologique).

KANTISME INCONSISTANT

Harman nous propose un kantisme inconsistant. En posant l’existence d’un objet en-soi, il reste empêtré dans une ambiguïté cruciale, dans une vacillation contradictoire, en ce qui  concerne le statut de cet en-soi, oscillant entre l’idée d’un noumène qui serait absolument inconnaissable, insensible, inaccessible et l’idée qu’on peut néanmoins y accéder de façon très abstraite et indirecte.

La philosophie objectuelle de Harman est édifiée sur l’ambiguité entre deux ontologies incompatibles. Dans ses présentations de cette philosophie Harman oscille constamment entre entre une compréhension de type strictement kantien de l’en-soi (où on ne peut rien savoir du tout de l’en-soi) et une compréhension de type empiriste (où on peut en savoir quelque chose). Cette aporie fait surface à chaque fois que Harman fournit des examples des objets. Il s’adonne à des listes disparates d’objets, sans préciser que dans les termes de son ontologie tous ces objets sont irréels, illusoires, des fantômes sensuels sans existence réelle.

SCISSION DE L’ESPACE-TEMPS: l’être sans l’évènement

L’ontologie objectuelle de Harman nie la réalité des relations temporelles. Il n’y a pas d’espace-temps au niveau ontologique pour Harman. Dans son ontologie dualiste le temps est sensuel, irréel; seul l’espace est réel.

L’ontologie objectuelle constitue une vision synchronique du monde, sans place pour un réel historique, niant toute diachronicité. (Mehdi Belhaj Kacem a remarqué que l’ontologie proposée par Tristan Garcia serait un cas de “l’être sans évènement”, mon analyse montre que la formule s’applique aussi à l’ontologie harmanienne).

Il faut distinguer ce que l’ontologie objectuelle de Graham Harman confond de façon clandestine et illégitime. L’ontologie orientée vers l’objet (OOO) est un chimère, une épistémologie relativiste empruntant l’apparence d’une ontologie réaliste.

DÉNI DE SCIENCE: le retrait du réel

Le concept clé harmanien du “retrait” ontologique (l’objet réel “se retire” de toute relation intelligible ou sensible) empêcherait toute compréhension des procédures de vérité et toute pratique de la science.

En dissipant la confusion implicite entre l’ontologie et de l’épistémologie opérée par l’ontologie objectuelle, nous pouvons conclure à l’incohérence de son concept de retrait ontologique. De surcroît, le retrait matériel n’est aucunement un retrait noétique ou cognitive.

La science n’est pas un savoir statique qu’on pourrait saisir en bloc pour la déclarer illusoire, en tant que construction sociale sans rapport possible avec l’en-soi. C’est une pratique plurielle et historique connaissant des révolutions, des événements de vérité, où toute notre compréhension de l’en-soi est bouleversée.

Le coton qui “rencontre” le feu (exemple harmanien récurrent) ne peut jamais connaître ce type de bouleversement de paradigme. Ce modèle du rencontre est totalement insuffisant pour rendre compte de la science, et la rend impensable.

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