GRAHAM HARMAN ET LE DÉNI DES SCIENCES (2): contre l’aristocratie du réel

ÉPISTÉMOLOGIE PLATE: empirie relativiste et ontologie absolue

Nous avons vu qu’en vertu de l’inconnaissabilité absolue (kantienne) de ses objets réels, l’ontologie objectuelle place tous les types de connaissance, y compris la connaissance scientifique, sur le même plan.

Graham Harman est coincé entre les exigences d’une épistémologie plate, pour laquelle toute connaissance ne saisit que des objets “sensuels”, et une ontologie absolue, avec sa présomption que nous pouvons malgré tout savoir quelque chose à propos des objets réels (par exemple qu’ils existent et qu’ils se retirent, mais aussi qu’ils sont distincts, et qu’ils contiennent et sont contenus dans d’autres objets). C’est en ceci que l’ontologie orientée vers l’objet constitue un exemple de la configuration conceptuelle commune aux réalistes spéculatifs, et à leur oscillation entre une compréhension idéaliste et une compréhension empiriste du réel.

RELATIVISME EMPIRIQUE: démocratie de l’irréel

Harman, pour être consistant avec ses propres idées (inconsistantes) est amené à traiter la science comme une pratique indistinguable des autres procédures de vérité (la littérature, les arts, les sciences humaines, la politique, etc.), laissant à la philosophie la capacité de connaître ontologiquement le réel.

Ces deux traits (le kantisme inconsistant et l’épistémologie plate) ne sont pas séparables, mais en fait convergents, et cette convergence indique un problème au cœur de l’ontologie objectuelle de Harman concernant la nature et le statut de la science, et surtout concernant son historicité.

Au niveau implicite l’ontologie objectuelle s’appuie sur les sciences et ainsi sur la nature événementielle de la découverte scientifique. Au niveau explicite, la science est rabaissée au statut d’un non-savoir, puisque pour Harman elle ne peut jamais connaître le réel. Par conséquent Harman n’a aucune théorie de l’événement, ni de l’historicité des sciences.

UNE MÉTHODE IDÉALISTE: l’intuition intellectuelle et l’aristocratie du réel

Cette conséquence ne s’applique pas seulement à la science mais aussi à toute autre forme de saisie du réel). Selon le système de Harman, seules peuvent atteindre au réel la faculté de l’intellection philosophique, telle que l’ontologie objectuelle l’instancie, et “certaines” pratiques artistiques, qui incarnent la

“tentative d’établir les objets plus profondément que les traits par lesquels ils s’annoncent, ou de faire allusion aux objets qui ne peuvent pas être rendus tout à fait présents” (THE THIRD TABLE, page 14, ma traduction).

Plus généralement, Harman n’a aucune théorie du temps ou changement, ni des relations temporelles, puisque dans sa théorie le temps est une catégorie qui s’applique seulement au monde apparent (c’est à dire, aux objets “sensuels”) et ainsi il n’a aucune pertinence pour qualifier les objets réels.

INTUITIONS DE L’ABSOLU: ontologie par devinette

Pour résoudre ces problèmes Harman essaie de nuancer ses thèses épistémologiques en faisant une distinction entre la connaissance directe (toujours impossible) et une forme de connaissance indirecte (qui serait possible dans certains cas). Nous avons alors:

(T1) thèse apophatique: il n’y a pas de connaissance directe du réel, il est inconnaissable de droit

(T2) thèse cataphatique: il y a une connaissance positive du réel, il est connaissable de fait indirectement, par allusion artistique ou par intellection philosophique

La tension qui existe entre ces deux thèses aboutit à l’incapacité pour l’ontologie orientée vers l’objet de rendre compte de façon réaliste de la science, qui se trouve alors rabaissée au niveau d’une saisie ignorante et trompeuse d’objets irréels. De fait la science est réduite au statut d’une idéologie.

LA SCIENCE COMME IDÉOLOGIE: le retrait du réel

Pour échapper à cette conclusion sceptique (c’est à dire que la science ne serait qu’une idéologie, au sens fort d’une saisie illusoire du réel) et pour accommoder la spécificité de la saisie scientifique du monde, Harman devrait ré-élever la science au statut d’une pratique qui peut produire des savoirs dans le temps historique, qui est capable de découvrir des vérités concernant le monde réel. Mais sa démarche a priori interdit une telle solution. Ce serait violer les principes de son épistémologie plate et ouvrir la possibilité d’un conflit entre son ontologie absolue et les résultats des sciences.

Cette relativisation épistémique et ontologique de la science met l’accès que l’humain puisse avoir aux objets sur le même plan que la “rencontre” du coton et du feu, mais ceci ne peut aucunement servir de modèle général de la découverte scientifique véhiculant un changement de paradigme. De telles découvertes impliquent une transformation radicale de l’horizon de la compréhension scientifique.

Harman se voit obligé de nier l’existence de tels changements, puisque pour lui

il n’y a point d’“horizon” (TOOL-BEING, page 155, ma traduction).

LA SCIENCE COMME SAVOIR: le réel résiste

Les découvertes scientifiques implique l’accès nouveau, récurrent, à une région, ou à un aspect, du réel qui était jusqu’alors inaccessible. Autrement dit, si le réel est absolument inconnaissable (TI) alors la science est plate et n’a pas d’historicité noétique, bien qu’il puisse avoir une histoire cognitive au sens trivial, à l’intérieur d’un paradigme fixe, d’une liste cumulative de découvertes qui s’y additionnent et d’erreurs qui s’en soustraient. Si, par contre, le réel peut être connu non seulement à travers un processus cumulatif, mais aussi par des procédures dont le déploiement comporte des révolutions, des ruptures et des mutations (T2), alors la science constitue une véritable connaissance du réel, et non pas une simple saisie illusoire.

LA SCIENCE EXISTE: nous découvrons le réel

On peut dire la même chose pour toutes les autres procédures de vérité, étant donné que pour Harman le sens commun, les sciences, et les humanités ne sont que des saisies illusoires qui ne nous permettent pas d’accéder à l’objet réel, mais seulement aux simulacres.

Note: c’est pour cette raison que Mehdi Belhaj Kacem conclut que pour Harman “la science n’existe pas”, si par “science” on signifie une procédure de vérité historique comportant des événements qui découvrent de nouveaux aspects du réel, et qui expliquent, comme dit Popper, le connu à partir de l’inconnu.

Par conséquent, l’ontologie objectuelle entraîne l’absence de toute idée de vérité, et réduit toute procédure de vérité au statut de saisie illusoire. Seules la création artistique et l’intuition philosophique échappent à cet abaissement générale des prétentions à une saisie véridique du réel.

PLURALISME VERSUS DÉMARCATIONISME

La création artistique sait rester allusive. Elle

“fait allusion à des objets qu’on ne peut jamais rendre tout à fait présents”

L’intellection philosophique procède par établissement et approfondissement. Elle tente

“d’établir les objets à un niveau plus profond que les traits par lesquels ils s’annoncent” (THE THIRD TABLE, 14).

Mais il n’est pas une évident (sauf à l’intuition harmanienne) que le recours à l’allusion, l’établissement et l’approfondissement comme procédés cognitifs, c’est à dire comme façons de contourner l’inconnaissabilité du réel, appartient uniquement à la pratique de l’art (à l’exclusion de la science, de l’amour, et aussi de la politique). Pour fonder ces affirmations, il faudrait que Harman propose un principe de démarcation, un critère qui permet de distinguer procédure de vérité et saisie illusoire, et qu’il justifie son choix avec des arguments explicites.

Ou alors il faudrait qu’il admette qu’une telle démarcation est illogique, impraticable, et indésirable. Mais cela impliquerait son entrée dans une configuration conceptuelle tout autre.

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