GRAHAM HARMAN ET LE DÉNI DES SCIENCES (3): réalisme et historicité

Dans son livre THE THIRD TABLE Graham Harman parle en son propre nom de la science, avec assez de confiance en ses analyses pour se sentir autorisé à contredire les propos d’un physicien lauréat du prix Nobel, Sir Arthur Eddington. Il a raison de s’exprimer ainsi, car je crois fermement en la nécessité et l’utilité de contributions faites par le citoyen profane aux débats entre experts, à propos toutes sortes de sujets abscons (y compris celui de la nature de la réalité) qui peuvent avoir un impact sur la conduite de notre vie.

Malheureusement, Harman ne comprend pas les idées d’Eddington et propose à leur place une épistémologie et une philosophie des sciences totalement erronées et insatisfaisantes. Sa bifurcation du monde, en posant d’un côté les objets réels invisibles, intouchables, et inconnaissables et de l’autre côté les objets des sciences (et aussi des humanités et du sens commun), condamne les sciences à ne traiter que des simulacres (c’est ainsi que Harman appelle les “objets sensuels”, y compris les objets de la science, dans THE THIRD TABLE).

Nous avons vu que ce point de vue, s’il devenait répandu, aurait des conséquences néfastes dramatiques: non seulement empêcher la compréhension du passé et de la historicité des sciences, mais aussi bloquer le progrès des sciences et les affaiblir dans leur confrontation avec des pseudo-sciences (le créationnisme, le déni du réchauffement climatique, etc.).

Il est tentant pour les défenseurs de l’ontologie objectuelle élaboré par Harman d’essayer de remédier à sa théorisation déficiente de la science en la complétant avec le matériau conceptuel qu’on peut trouver dans son livre sur la philosophie de Bruno Latour PRINCE OF NETWORKS. Malheureusement, vouloir importer les analyses de cet expert en “science studies” pour suppléer à une lacune notoire dans le système de Harman est voué à l’échec.

Cette supplémentation salvifique passe sous silence le fait que les deux systèmes ne sont pas du tout complémentaires mais se contredisent radicalement. Cette solution exigerait d’ignorer les affirmations explicites de Harman concernant les sciences (telle que la thèse, souvent répétée, que l’objet de la science est “irréel”, un “simulacre”, un “fantôme”).

La lecture de THE THIRD TABLE confirme cette analyse générale. Il est important de ne pas se limiter à l’objection que la notion du réel absolu inconnaissable chez Harman a comme conséquence pratique l’affirmation d’un relativisme extrême au niveau de l’empirie, où tout se vaut. Harman est emprisonné dans une contradiction pragmatique plus profonde, puisqu’il doit affirmer simultanément:

1) le réel est absolument inconnaissable, mais néanmoins il est connaissable en partie par l’ontologiste objectuel, qui peut savoir quelque chose à son sujet. Cette thèse permet à Harman de poser une ontologie de type structuraliste (composée d’objets, de qualités, et de relations), et ainsi implique le primat épistémologique de cette ontologie philosophique sur les autres saisies du monde. De ce point de vue l’épistémologie de Harman est réaliste et verticale, érigeant, son ontologie comme légitimation ultime du peu qui est dicible philosophiquement du réel.

2) le réel est connaissable, mais seulement par intellection philosophique (ontologie objectuelle) et par allusion artistique (art objectuel), toute autre procédure de vérité, y compris la science et la politique, est relégué au statut relativiste des saisies illusoires. De ce point de vue la philosophie de la science de Harman participe à une épistémologie plate, la rabaissant au niveau d’une instance parmi tous les autres dans le relativisme générale des pratiques culturelles. Néanmoins, Harman ajoute un postulat en contradiction avec le reste de son système, décrétant que la culture artistique échappe partiellement à cette relativisation. Aucun critère de démarcation n’est proposé.

Ces deux thèses ont comme conséquence qu’il n’y a pas de place pour les changements de paradigme ou les révolutions scientifiques, en tant qu’ils représentent des progrès, dans le système de Harman.

Ce problème pourrait être dissous si on accepte que le réel est seulement relativement inconnaissable, que le retrait du réel est seulement relatif. Cette thèse du retrait relatif est bien plus satisfaisante que le tableau incohérent proposé par Harman, qui pose que l’objet réel se retire absolument de toute saisie par les sciences, par les humanités, et par le sens commun (dont les objets ne sont que des “simulacres”) mais se retire de façon incomplète de l’intellection philosophique et de l’allusion artistique.

Harman veut à la fois soustraire l’objet réel à tout accès et y accéder malgré tout. C’est une question de principe, et de contradiction dans ses principes. Donc il nous laisse plongés dans l’obscurité, avec un phénomène mystérieux de degrés de retrait (allant du retrait fort, au sens du retrait absolu, au retrait faible, au sens d’un retrait partiel), allant jusqu’au “dé-retrait” complet des objets sensuels.

Harman soutient que “les objets ne peuvent jamais être capturés” (THE THIRD TABLE, 12), que l’objet réel ne peut jamais être saisi. Plus on est “orienté vers l’objet”, moins on est capable de penser les horizons théoriques, les changements de paradigmes, et les degrés de retrait.

La rencontre du coton avec la flamme peut ressembler à ma rencontre avec la table, mais tout ça est anecdotique, intra-paradigmatique. L’argument d’Eddington nous rappelle qu’il y a au moins deux paradigmes en jeu, et donc qu’il y a au moins deux tables (et par implication au moins deux “moi”), la table du sens commun et la table de la physique quantique. Cette rencontre n’est pas aussi simple et évident que Harman affecte de croire.

Cette rencontre du coton et du feu ne peut pas ressembler à notre rencontre scientifique avec le cosmos, qui a beaucoup évolué depuis l’invention de la science moderne. Nous ne vivons plus dans un cosmos stable, mais nous sommes tous conscients de l’historicité de notre connaissance du cosmos et du cosmos lui-même.

Pour conclure cette partie cette partie de l’argument, la tension entre le réalisme et l’historicité constitue un problème structurel fondamental pour toute la configuration conceptuelle post-structuraliste. L’ontologie objectuelle de Harman illustre bien ce problème, sans proposer une solution valable.

La difficulté et la nécessité de réconcilier le réalisme et l’historicité des sciences est un problème non-résolu de la philosophie contemporaine. Il est intéressant d’observer que Bruno Latour, souvent cité par Harman, nous aide à penser l’historicité des sciences, mais qu’il a du mal à rendre justice à l’exigence réaliste. En revanche, Harman met l’accent sur le réalisme, mais du même coup se prive des moyens conceptuels nécessaires pour rendre compte de l’historicité des sciences.

Ainsi la “compatibilité” supposée entre l’ontologie objectuelle de Graham Harman et la théorie des acteurs-reseaux de Bruno Latour n’est pas une donnée dont il suffit d’explorer les acquis, mais plutôt un hybride qui reste à créer. Ce travail de hybridation reste pour le moment au niveau de bonnes intentions, étant donné les divergences notables de ces deux philosophes en ce qui concerne les questions de la bifurcation entre sujet et objet, du statut ontologique des relations, de la définition du réductionnisme, et de la nécessite de postuler un règne séparé d’objets en-soi caractérisés par leur “retrait”.

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