DE-SUTURER BADIOU

Les confusions épistémologiques que je trouve chez Badiou sont ce que j’appelle des “sutures intra-procédurales” pour les distinguer des sutures extra-procédurales de la philosophie à une de ses conditions. Cette expression désigne l’identification, implicite ou explicite, d’une procédure de vérité (par exemple la science) avec un de ses composantes (par exemple le mathème). Je ne dis pas ici que la philosophie de Badiou est suturée à une de ses conditions mais qu’elle opère une suture de la totalité de chaque procédure à une seule de ses parties. Ceci est un réductionnisme. La science n’est pas réductible au mathème ni à la physique.

Contre cette tendance réductionniste, il est frappant que Badiou est de plus en plus porté vers des formulations plus génériques de ses idées, par exemple dans “Métaphysique du bonheur réel”. Dans ce livre Badiou va jusqu’à trouver un rapport de quasi-équivalence entre “Vérité” dans son système et “Sens” chez Deleuze.

Mais il faut bien reconnaître que cette version générique n’était pas celle des débuts. Il n’est pas indifférent de parler de l’art systématiquement par le biais du poème, ce qui renforce un abord linguistique de la condition.

Quand Badiou parle des sciences il dit “mathème”. C’est une réduction. Le mathème n’épuise aucunement la diversité des sciences. Tout réduire au mathème accrédite la thèse très controversée de l’unité des sciences en élevant le mathématisme au statut de critère de démarcation (ce qui laisserait de grands pans des sciences actuels hors procédure). Les sciences sont beaucoup plus vaste et hétérogènes que les mathématiques.

En ce qui concerne la confusion entre les procédures de vérité badiousiennes et les modes de véridiction latouriens, j’assume le solécisme. C’est un rapprochement forcé de ma part pour faire comprendre deux choses: (1) que la limitation à quatre procédures de vérité est arbitraire (pensée magique, chiffres sacrés) (2) que le fonctionnement des énumérations typologiques doit être conçu comme heuristique plutôt qu’apodictique.

(Je pense à ce que Wittgenstein dit concernant notre incapacité à penser autrement parce que nous sommes hypnotisés par un ensemble limité d’exemples).

Le nombre quatre n’est aucunement le résultat d’une enquête empirique. Ce n’est pas à un objecteur putatif de proposer timidement un par un des “candidats” possibles devant je ne sais pas quel jury transcendantal.  Nous avons déjà un système ontologique qui reconnaît quinze modes de véridiction, celui de Bruno Latour. Au jury d’éliminer. Mon propos n’est pas de juger Badiou, mais de le pluraliser et de trouver un bon usage, à mon sens un usage heuristique, de ses concepts.

L’abord systématique nous confronte d’un vaste réseaux de renvois quaternaires. Pour moi les renvois sont bienvenus, ils élargissent et enrichissent le champ de notre pensée. En revanche l’affirmation réflexive qu’ils font système me paraît injustifiée et indésirable.

Lorsque Badiou développe une thèse abstraitement et ensuite procède à l’illustrer, mais aussi à l’enrichir, en faisant l’effort de fournir des exemples divers, tirés non seulement d’un domaine privilégié mais des quatre procédures de vérité, je suis toujours éblouis. Pour moi c’est le bon usage de cette typologie des procédures, un usage phénoménologique ou “heuristique” en ceci que ça nous pousse à investiguer toujours plus loin que notre zone de confort conceptuel ou professionnel, à ne jamais nous satisfaire d’un petit nombre d’exemples familiers et uni-dimensionnels.

L’usage systématique de la même liste me paraît dogmatique et infondé. Je pense qu’il est possible et nécessaire de dé-suturer le système de Badiou des caractérisations incomplètes et unilatérales de ses conditions.

Badiou veut configurer l’espace actuel des conditions de la pensée, mais en même temps il veut sélectionner ce qui est actuel. Sa sélection est (1) trop drastique et (2) trop intriquée à sa biographie singulière.

Cette configuration des conditions actuelles de la philosophie relève d’une décision qui a la prétention d’être non seulement performative mais constative, de dire ce que c’est notre actualité. Badiou s’est coupé de beaucoup de l’actualité scientifique. C’est normal on ne peut pas tout faire. Mais il ne faut pas en faire une vertu. Badiou n’a rien à dire sur la physique, la biologie, la climatologie, et il n’est pas tenu à en parler. Mais il ne faut pas tenter de faire passer son système pour complet, ce n’est pas exhaustif c’est une sélection. Il faudrait assumer cette sélectivité non seulement avec le concept de décision mais aussi avec une certaine ouverture affichée au niveau des listes ou des typologies proposées.

Le décompte des procédures de vérité n’est pas empirique. Ou alors cela reviendrait à l’enregistrement d’une singularité personnelle du type: “Moi Badiou je ne trouve que 4”. La discussion de la candidature de la religion pour le statut de cinquième condition n’est pas du tout empiriquement orientée. Je dis cela malgré mon réticence d’admettre la religion comme procédure de vérité à part entière. Je l’inclurais dans “l’amour”, mais je pense que la nomination “amour” est réductive. Il faudrait un nom plus générique, comme psychogenèse ou co-subjectivation.

Je pense que Badiou est peut-être trop en dialogue avec le passé, surtout avec la génération de ses aînés, dans les parties les plus abstraites de son système, et que cela entre en conflit avec (et freine) la poussée générique vers une pensée qui serait applicable en dehors de sa situation singulière, dans beaucoup d’autres contextes. Badiou est toujours en dialogue avec Deleuze, ce n’est pas une tare mais une qualité. Cependant une qualité n’est pas sans les inconvénients de ses propres avantages. Badiou n’est pas en dialogue avec les penseurs pluralistes vivants, ni avec l’actualité des sciences (sauf pour les mathématiques).

Note: je remercie François Nicolas pour ses commentaires sur mes précédentes chroniques à propos du système de Badiou.

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