BADIOU SON AMOUR: dépasser les auto-limitations indues

Mon analyse du système spéculatif badiousien m’a amené à la conclusion qu’il contient une dimension empirique qui n’est pas souvent mise en lumière. Cette empiricité, qui est inscrite partout dans le système, se loge dans un grand nombre de ses présupposés, de ses thèses et de ses concepts. Cet état de fait du système est susceptible d’entrer en conflit avec un de ses critères les plus importants: la généricité.

Donc les présupposés non-thématisés de cette empiricité doivent être rendues explicites pour les soumettre à l’examen critique, en vue d’atteindre à la plus grande “généricité” possible.

A ce stade de mon propre investigation je voudrais souligner deux points:

1) le nombre des procédures de vérité est proprement une question empirique, plutôt qu’une nécessité spéculative. Badiou affirme qu’il n’y en a que quatre, mais il ne peut fournir aucune preuve apodictique de ce compte. Il préfère placer le fardeau de la preuve sur le dos des “candidats” au statut de procédure de vérité, comme si son propre compte et sa catégorisation étaient des acquis intouchables, à l’aune desquels tout “supplément” au système devait être jugé.

Cependant le système ontologique proposé par Bruno Latour reconnaît d’emblée quinze types de “modes de véridiction”. Il semble que la parcimonie ontologique de Badiou est indûment limitative et trahit peut-être un manque d’imagination ontologique.

2) la caractérisation, le contenu et même le nom de chaque procédure de vérité sont aussi dans une certaine mesure le produit d’investigations empiriques, mais qui ne sont pas thématisées en tant que telles.

Un exemple très clair nous est fourni par la procédure productrice des vérités amoureuses ou désirantes, que Badiou nomme tout simplement “amour”. On est en droit ici de poser un certain nombre de questions.

1) Est-ce que “l’amour” est le meilleur nom pour désigner un processus plus que personnel de co-individuation noétique et psycho-somatique? Derrière le nom se cache une question de catégorisation. On ferait peut-être mieux d’envisager l’amour comme une subdivision d’une procédure plus générique. Les candidats pour un nom plus générique existent déjà.

James Hillman parle de “soul-making”, Deleuze et Guattari parle d’évolution a-parallèle et de double devenir, et Bernard Stiegler analyse le processus de co-individuation comme un cas particulier de l’individuation psychique et collective.

Les sciences sont catégorisées dans une procédure nommée le “mathème”, les arts dans le “poème”. Dans les deux cas la catégorisation implique une ré-conceptualisation. Pourquoi cette nomination tautologique dans le cas de l’amour, où la procédure pertinente s’appelle “l’amour”?

“L’amour” comme nom d’une procédure de vérité qui institue l’amour comme productrice de vérités est un nom trop limitatif, et donc insuffisamment générique.

2) Est-ce que la limitation de l’amour (en tant que procédure de vérité) au “Deux” est justifiée empiriquement ou spéculativement? D’autres analyses ont été écartées sans argument. Par exemple, cette notion du Deux de l’amour est précisément ce que Deleuze essaie de dissoudre au nom des multiplicités inter-personnelles et sous-personnelles. Le “Deux” Badiousien n’exprime pas une analyse pleinement générique de l’amour.

Valider le choix conceptuel du Deux au nom du rôle fondamental joué par la “différence sexuelle” dans la formation psychique revient à accorder trop d’importance à un système discrédité de la psychanalyse, le lacanisme, qui dans ses concepts fondamentaux est un système conformiste, patriarcale, et hétéro-normatif.

Le “Deux” est une caractérisation insuffisamment générique de l’amour.

3) Comment est-ce qu’on motive l’inclusion d’un phénomène dans la rubrique de l’amour? Badiou situe la psychanalyse dans la procédure amoureuse, et je suis d’accord avec lui sur ce point. Cependant beaucoup de ses fidèles pensent que la psychanalyse est une science, ce qui la placerait dans la procédure scientifique, le “mathème”. Comment peut-on dans le système Badiousien décider de la catégorisation “correcte”, ou alors est-ce que les deux catégorisations sont justes?

La mono-catégorisation est un outil intellectuel insuffisamment générique.

4) Quel est le statut de la religion par rapport à l’amour? Badiou envisage la religion en tant que productrice d’une image de la vérité qui rivalise avec celle qui régit la philosophie. Bruno Latour situe la religion, en tant qu’instance productrice de vérités, entièrement à l’intérieur de la procédure de l’amour. En revanche il situe la psychanalyse à l’intérieur d’une autre procédure, non-répertoriée dans le système Badiousien, appelée “MET” ou la métamorphose.

Je pense que la comparaison entre la métamorphose et l’amour, et entre leurs destins respectifs dans les deux systèmes, enrichit notre compréhension de ces deux types de véridiction. Mais leur séparation en deux catégories différentes semble reposer sur une démarcation dictée par des préconçus biographiques. Grouper ensemble la religion et la psychanalyse dans une seule rubrique pourrait nous amener à changer le nom de la procédure dont elles relèvent, en faveur d’un nom plus générique que “l’amour”.

Accorder un statut ontologique à la psychanalyse lacanienne c’est lui attribuer un degré de généricité immérité.

5) Est-ce que la description badiousienne de l’amour ontologique est empiriquement juste? Badiou et Latour proposent des descriptions phénoménologiques de l’amour très différentes. On est en droit de penser que la description spécifique de l’amour proposée par Badiou est fidèle, mais qu’elle ne capte qu’une partie du phénomène amoureux. Les valeurs mises en lumière dans l’analyse latourienne de l’amour, par exemple la reprise et la proximité, ne sont pas accordées une place importante dans l’analyse badiousienne.

L’exposition ontologique ne doit pas être disjointe de la description phénoménologique, ni de la confrontation avec d’autres descriptions à visée générique comparables.

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