FEYERABEND ET TRANS-PLURALISME

Cette idée de trans-pluralisme a toujours été la mienne depuis que j’ai lu les remarques de Feyerabend sur Hegel, en 1972 (j’avais 18 ans). J’étais déjà en faveur du pluralisme épistémologique et ontologique grâce à ma lecture de Nietzsche, et je recherchais une façon contemporaine de formuler cette idée, dans une terminologie compatible avec la philosophie analytique hégémonique dans mon environnement intellectuel.

La découverte des écrits du philosophe des sciences Paul Feyerabend a été décisif pour moi à cet égard. J’ai été frappé par sa façon de lire Hegel comme penseur pluraliste et par le rapport qu’il établissait entre la pensée de Hegel et celle d’Ernst Mach, sous le nom d’une « méthodologie générale ». Feyerabend ouvrait la perspective d’un hégélianisme généralisé comme philosophie sous-jacente de la science qui se fait, en opposition avec les positivismes qui donnaient une image stérilisée de la science déjà faite. Selon lui, cet hégélianisme généralisé était le moteur heuristique de la découverte scientifique.

C’est cette idée qui m’a amené à lire Deleuze (en 1978), et à le penser contre lui-même. Je n’ai jamais été convaincu par sa lecture de Hegel, qui figure dans son système comme un personnage conceptuel répulsif. Deleuze voit la pensée hégélienne comme un pluralisme raté, trop abstrait pour exprimer les multiplicités, les incommensurabilités, les processus et les mouvements à l’état pur. Hegel, à ses yeux, articulait une caricature du pluralisme, une pensée sur-codée par l’hégémonie du négatif et de la téléologie. Au lieu de proposer une lecture ouverte, dé-centré et pluraliste de Hegel, comme le fait Feyerabend, Deleuze a préféré ignorer le mouvement heuristique de la pensée hégélienne et de la voir comme un système négativiste figé.

C’était pour poursuivre cette logique trans-pluraliste articulée par Feyerabend que je suis venu en France en 1981 pour assister aux cours de Deleuze, Lyotard, Serres, et Foucault. J’étais ébloui par la beauté intellectuelle de leur pensée, mais aussi gêné par une certaine indifférence, voire hostilité, de ces penseurs aux thèses de leurs voisins conceptuels.

Dans ses cours à la Sorbonne, Michel Serres analysait comment Bergson n’avait pas compris la science moderne, au moment que Deleuze démontrait le contraire. Lyotard critiquait la pensée de Mille Plateaux comme trop enfermée dans la métaphysique du signifié, alors que Deleuze et Guattari ironisait sur le « post-moderne » et le dictat du signifiant. Foucault rejetait les philosophies du désir, malgré l’affirmation de Deleuze que ce qu Foucault exprimait sous le vocable « plaisir » correspondait à ce que Guattari et lui-même désignait par « désir ».

Cette liste d’ignorances, de rivalités, d’hostilités et de mécompréhensions réciproques peut être rallongée considérablement, par exemple en y rajoutant les rapports ratés ou conflictuels entre toutes ces pensées et celles de Badiou, de Derrida, de Latour, de Morin, de Stiegler et de Laruelle. Il y a du désordre dans le pluralisme, et ceux qui défendaient l’échange, les rencontres, la portée heuristique de la pensée non-binaire inclusive avait du mal à la pratiquer dans leur propre conduite intellectuelle.

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