CINQUANTE NUANCES DE BÊTE (2): idiots, crétins, et (im)béciles

Le philosophe slovène Slavoj Zizek ouvre son grand livre Moins que rien: Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique avec une réflexion sur la stupidité. Il en esquisse la typologie (idiot-imbécile-crétin) en fonction du rapport avec l’ordre symbolique, c’est-à-dire avec l’ensemble de règles et de représentations qui structurent une société, que Lacan nomme le grand Autre.

L‘idiot comprend une situation de façon logique, sans toutefois saisir le système de règles contextuelles implicites qui dictent le comportement approprié. Il peut même posséder de grandes capacités intellectuelles, comme par exemple le mathématicien-philosophe Alan Turing, mais le sens commun tacite lui fait défaut. En Grèce antique le terme idiotes désignait la personne privée, incapable de participer à la vie de la polis. Il vit en dehors du grand Autre.

En revanche, le crétin s’identifie entièrement avec le sens commun, il vit dans le grand Autre, mais de façon bête. Il croit absolument à l’ordre symbolique et à la place qui lui y est réservée. Zizek nous dit que ses figures incluent le Chœur de la tragédie grecque et le coéquipier des grands détectives, par exemple le docteur Watson, le partenaire « stupide » de Sherlock Holmes. Zizek ne donne pas d’exemple philosophique, mais on peut penser aux philosophes du langage ordinaire, comme John Austin ou John Searle.

Zizek situe l’imbécile entre l’idiot et le crétin. Il reconnaît la nécessité du grand Autre et de l’ordre symbolique mais il ne s’y identifie pas, il s’en méfie:

En termes lacaniens, un imbécile est conscient que le grand Autre n’existe pas, qu’il est inconsistant, « barré » (Moins que rien, page 15).

Selon Zizek, le Wittgenstein de la maturité (celui des Recherches philosophiques et De la certitude) était un parfait « imbécile ».

Dans un court passage de la version original du livre en anglais, omis de la traduction française, Zizek propose Lacan comme exemple paradigmatique de l’imbécile. Il cite sa relativisation de la stupidité, discutée dans le billet précédent. Selon Zizek la logique de cette stupidité relative est celle du pas-Tout.

Selon cette logique il n’y a pas d’exception transcendante à la stupidité, et on y échappe « relativement » en refusant la fausse unité qui tente d’imposer une cohérence au tout, en demeurant dans l’inconsistance de sa stupidité. Ceci rappelle la formule célèbre de  Paul Celan, poète de la dé-totalisation et des multiplicités inconsistantes:

« Sur les inconsistances s’appuyer »

Après les exemples de Wittgenstein et de Lacan Zizek propose Mao Zedong comme figure politique de l’imbécilité, ou de la stupidité relative. Dans un interview avec Edgar Snow, Mao s’est défini comme « un moine imberbe tenant une ombrelle ». Zizek interprète cette formule comme un paradoxe: Mao se décrit comme moine, individu consacrant sa vie au service du ciel, paradoxalement soustrait de l’ordre céleste. En termes lacaniens, Mao se proclame un sujet soustrait du grand Autre.

« comment peut-on alors être un moine soustrait des cieux ? Cette « imbécillité » constitue le noyau de la position subjective du révolutionnaire radical (ainsi que de l’analyste) » (Moins que rien, 15).

1) Première remarque: cette typologie lacanienne de la stupidité est très intéressante mais je ne crois pas que ces catégories soient nécessairement exclusives.

Nous connaissons tous des occasions où nous ne « pigeons » pas une situation et nous nous sentons exclus, et d’autres occasions où nous sommes trop conformistes, englués dans des représentations stéréotypées et dans des rôles trop convenus. Nous connaissons aussi des moments de grâce où nous faisons tout ce qui est exigé par la situation tout en maintenant assez de distance pour ne pas se laisser exploité ou aliéné.

2) Deuxième remarque: cette typologie reste trop statique, trop structuraliste. Il faudrait y introduire un élément diachronique, un sens de processus, la « dialectiser ». Il ne suffit pas de simplement constater les inconsistances de l’ordre symbolique et de ne plus croire au grand Autre censé garantir leur cohérence.

Zizek tente d’ajouter un aspect processuel, comme supplément diachronique à sa typologie en ayant recours un jeu de mots un peu douteux. Il remarque que le mot « imbécile » à la forme d’une négation, dont la racine positive putative serait le mot « bécile ». A partir de cette hypothèse fictive, on pourrait combler le manque lexical par « bécile » cette fois prise non pas comme racine imaginaire mais comme négation redoublée du mot d’apparence négative « imbécile ». « Bécile » serait alors la négation de la négation:

« Si l’« imbécile » est celui qui est dépourvu de fondement substantiel dans le grand Autre, le « bécile » redouble ce manque, en le transposant dans l’Autre lui-même. Le bécile est un non-imbécile, conscient que s’il est un imbécile, alors Dieu lui-même doit aussi en être un » (Moins que rien, 16) .

3) Troisième remarque: ce jeu de mots est maladroit et peu convainquant, mais on peut en retenir que pour Zizek l’opérateur de la processualité est la négation. Paradoxalement cette négation n’est pas tant négatif que processuel, et la double négation ne revient pas au point de départ, mais induit une progression.

Donc la négativité hégélienne (la négation de la négation) se conjugue avec la négativité lacanienne (la logique du pas-Tout) pour donner un sens de devenir au système zizekien.

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