LARUELLE ET SCIENCE FICTION (2): Présentation statique – structure, personnages, thèmes

Le sous-titre de TETRALOGOS est “un opéra de philosophies”. On voit déjà une allusion à la philo-fiction proposée par Laruelle comme généralisation de la science-fiction, puisqu’une des grandes sous-catégories de la SF est le Space Opera, l’opéra d’espace”. Comme nous avons vu TETRALOGOS est conçu comme le livret d’un opéra conceptuel, composé d’une Ouverture, de quatre “livres” et d’une Coda. Le tout fait 622 pages.

1) L’Ouverture (84 pages) introduit les thèmes principaux et l’objet de l’œuvre :

“décrire, par un montage de théories philosophiques et de références centrales à la musique, l’amplitude harmonique et contrapuntique de l’épopée de la vie humaine en fonction de ses sites qui vont de la Caverne aux Étoiles, la diversité de ses stades et de ses intrigues qui vont de la Naissance à la Messianité” (11).

2) Le livre I (76 pages) constitue le Prologue, il présente les personnages conceptuels, les paysages, les actes et la structure. Dans la dramatisation dé-schématisée de TETRALOGOS, il y a quatre “personnages conceptuels” principaux : la philosophie forcée ou la “Reminscience”, la pensée générique, le modèle quantique, et le “sujet forcé” ou le messie générique. En bref, le noétique, le générique, le quantique, le messianique. Les paysages sont la Terre, le Monde (ou plutôt les mondes), et l’Univers. Les actes correspondent aux disciplines qui peuvent conditionner la philosophie (l’art, l’amour, le poème, la politique, les sciences, la religion).

3) Le livre II (132 pages) est l’Organon, il articule la théorie de la « Réminscience » de Laruelle, une « fusion de la mémoire philosophique et de la science contemporaine ». La Réminiscience nous permet de voir que l’état du monde standard, c’est l’oubli des sutures qui l’enferment dans un cadre fixe et exclusif. On pourrait appeler cet état standard « l’amnéscience », ou l’oubli sutural.

4) Le livre III (le plus long, 231 pages) porte le titre L’ÉPOPÉE HUMAINE DES NON-PHI DE LA CAVERNE AUX ÉTOILES. Il traite de l’amplitude de l’expérience humaine, allant « de la caverne au ciel étoilé », de l’enfer du monde de l’amnéscience au ciel de la réminiscience. Il présente la montée dés-anthropologisante de la Terre aux étoiles.

5) Le livre IV (59 pages) est le Ritorno ; c’est le plus difficile, il présente la descente anthropique, le « retour musical du ciel à la terre ».

6) La Coda (15 pages) est intitulée « Pour un traité de musique spéculative (donc sans-musique effective mais non sans musicalité idéalement philosophique) » (593).

Commentaire : c’est un projet ambitieux, dantesque, dont l’ampleur couvre les sites, les étapes et les intrigues de la vie humaine en tant qu’épopée cosmologique. Le livre constitue une DIVINE COMÉDIE laïque et conceptuelle, commençant dans la caverne de l’amnéscience (l’Inferno), montant les étapes de la Réminiscience (le Purgatorio), jusqu’aux Etoiles (le Paradiso). Il termine avec une descente à la Terre (le Ritorno). Nous avons beaucoup de chance d’avoir un tel livre. Néanmoins, nous pouvons faire certaines observations, issues d’interrogations diverses.

1) Étant donné (I) l’image opératique de la pensée élaborée par Laruelle, (II) sa nouvelle topologie des connaissances dés-anthropologisées, (III) sa méthodologie de philo-science-fiction, et (IV) son souci de la praxis compositive, on peut considérer que TETRALOGOS est un travail de Space Opera ou d’Universe Opera conceptuel.

La question qui se pose ici est de savoir si le Space Opera laruelléen appartient au genre de la science-fiction « dure », qui fait un usage informé et intégré de la physique moderne ou si son utilisation de la science tend davantage vers l’extrémité « douce » du spectre de la science-fiction. Or, Laruelle a veillé à l’inclusion des principes de la quantique dans le noyau dur de sa pensée dans TETRALOGOS

2) La dramaturgie des personnages conceptuels et la structure dramatique des actions et des intrigues révèlent une plus grande proximité avec la pensée de Gilles Deleuze que les écrits antérieurs de Laruelle auraient pu nous amener à penser. Néanmoins, nous pouvons considérer que TETRALOGOS relativise et surmonte certains des traits problématiques et certaines des limitations du livre QU’EST-CE QUE LA PHLOSOPHIE ? de Deleuze et Guattari, tout en lui en étant très redevable. Plus particulièrement, l’emploi que François Laruelle fait de personnages conceptuels dé-schématisés fait voir l’aspect encore trop empirique des personnages conceptuels de Deleuze.

3) La Réminiscience est au cœur de ce nouveau livre. Il fait référence au mélange générique « forcé » de la philosophie en tant qu’acte transcendantal dé-fondationalisé avec la physique quantique en tant que fondement de la dimension transcendantale. Ici, nous ne pouvons que constater la contradiction apparente entre une volonté de vaincre le fondationnalisme et l’appel à un fondement scientiste.

4) Pour atteindre l’objectif de « l’amplitude », décrivant le passage de la Caverne au Ciel et englobant les étapes de l’épopée de la vie humaine, le projet de Laruelle doit être totalement générique, plutôt que partisan ou paroissial. Nous avons vu que son scientisme constitue un manque de généricité, et il en va de même pour son concept de « messianité ». S’il ne s’agit que d’une question de terminologie, Laruelle devrait alors être prêt à y conjuguer d’autres termes pour exprimer le telos du sujet descendant, par exemple la Buddhéité, avec la Messianité.

5) Laruelle est un matérialiste dans son accent mis sur la dialectique de la descente, tout aussi important que la dialectique de l’ascension. La descente signifie que nous acquérons dans le réel une nouvelle pratique de la philosophie et de la vie, une nouvelle inventivité, et pas simplement un nouveau manifeste de belles intentions.

6) Cette nouvelle pratique de composition non-philosophique a pour but de produire une dramaturgie de la philosophie conçue comme une musique inaudible et insonore. Il faut ensuite se demander si la « descente » parvient réellement à produire de nouvelles noces entre le virtuel et le réel, y compris au niveau de la musique.

La posture modeste revendique le livre comme “livret” pour un opéra conceptuel. La posture ambitieuse affirme que le livre est lui-même une “musique philosophante”. La modestie est décohérente, on a devant nous un livre macroscopique, qui selon l’esprit musical ne peut être au mieux que le livret. L’ambition serait de nous faire entendre selon l’esprit quantique, en cohérence, une superposition de concepts et de musique.

“C’est donc une dramaturgie d’esprit musical mais de « lettre » philosophique, dont le « livret » est fourni par ce texte et ses « dialogues » philosophico-scientifiques. Mais, redisons-le, c’est un drame sans actualité sonore ou auditive.” (TETRALOGOS, 11)

François Laruelle vise à créer un drame musical à travers un livret conceptuel basé sur des dialogues philosophico-scientifiques. On peut retenir qu’il vise à remplacer les sutures monologiques par des échanges dialogiques. En particulier, il met en scène un dialogue entre le générique et le quantique.

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour LARUELLE ET SCIENCE FICTION (2): Présentation statique – structure, personnages, thèmes

  1. maylynno dit :

    Très intéressant. On pourrait dire qu’il fait une relecture de l’allégorie de la caverne de Platon ? Mais il le fait avec un melange de SF et de science ?

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s