Je voudrais vous parler du Livre du Nouveau Soleil, par Gene Wolfe. Il s’agit d’un roman de “SF” en quatre tomes, d’un genre difficile à déterminer de façon univoque, ce qui fait partie de son propos. C’est un roman d’apprentissage spéculatif cosmo-théologique, un Bildungsroman métaphysique et religieuse à mi-chemin entre le fantastique et la science fiction.
Cette indétermination et cette plurivocité constituent à la fois l’étrangeté du roman et sa canonicité, comme si on touchait à l’essence de la science fiction. Dès son début, la SF a produit des œuvres qui dépassaient la simple extrapolation scientifique pour poser des questions et proposer des visions bâties sur des spéculations ontologiques, théologiques et épistémologiques.
Du Créateur des Étoiles d’Olaf Stapledon à Anathème de Neil Stephenson, en passant par le cycle de Dune ou les dernier romans de Robert Heinlein, la SF a produit régulièrement des œuvres inclassables, de véritables logiques des mondes (pour détourner le titre d’un des livres majeurs du philosophe Alain Badiou).
Jean-Clet Martin, qui a écrit une Logique de la Science Fiction: De Hegel à Philip K. Dick (2017), a su mettre en lumière cette logique profonde à l’œuvre dans la science fiction. Il ne discute pas explicitement la fiction de Gene Wolfe, mais son livre nous permet de voir que le Livre du Nouveau Soleil est en dialogue logique non seulement avec le canon de la science fiction mais avec son essence.
Pour ma part, j’ai exploré des aspects et des exemples de cette logique spéculative sous le nom de “l’estrangement noétique”. On connaît la définition de la science fiction proposée par Darko Suvin: “la littérature de l’estrangement cognitif”. Cette formule simple est à la fois concise et paradoxale, ce qui la permet de résonner sur des plans multiples tout en ayant l’air d’une précision définitive. Elle noue ensemble fiction, cognition et étrangeté dans une tentative de généralisation admirable, mais incomplète.
En remplaçant la “science” par “cognition” on gagne en généralité, ce qui est nécessaire pour caractériser un genre déployant des savoirs qui débordent largement les seules sciences. Par contre, on perd l’ouverture introduite par le choix du terme générique de “l’estrangement” au lieu du traditionnel “sens du merveilleux”. La science fiction invoque bien plus d’affects que l’émerveillement, par exemple l’effroi et l’horreur, mais aussi la dysphorie et le malaise, le doute et l’incertitude, l’inquiétant et le numineux.
Dans la recherche pour une définition générique de la fiction spéculative, c’est à dire de la science fiction et du fantastique, je pense qu’il faudrait inclure d’autres actes de l’esprit que la seule cognition (extrapolée ou alternative). Cette limitation de l’estrangement au “cognitif” au détriment des dimensions perceptives et imaginatives pourrait valoriser le sens littéral et ainsi nous amener à négliger le style, la conceptualité et la métaphoricité des textes. C’est pour cette raison que je préfère remplacer “cognitif” par le terme plus général de “noétique”.
Avec ces préalables en tête, nous pourrons examiner l’incipit au Livre du Nouveau Soleil, pour tenter de saisir le type spécifique d’estrangement noétique qu’il produit. Le texte est écrit à la première personne, le narrateur s’appelle “Sévérian”, un apprenti dans l’ordre des Enquêteurs de Vérité et des Exécuteurs de Pénitence, appelé plus familièrement la Guilde des Bourreaux. Tout se passe dans un futur si lointain que notre propre époque à le statut de mythe. Le premier chapitre, Résurrection et mort, commence ainsi:
Peut-être avais-je déjà éprouvé quelque pressentiment de ce qu’allait être mon avenir. Dans mon esprit, le portail rouillé et fermé qui se dressait devant nous, ainsi que les nappes de brouillard qui s’effilochaient et se tortillaient entre ses barreaux comme des chemins de montagne, sont restés les symboles de mon exil. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’ai commencé le récit en partant des conséquences de notre baignade ; c’est en effet au cours de celle-ci que moi, l’apprenti bourreau Sévérian, j’ai bien failli me noyer (11).
1) Le premier mot est “peut-être”: on commence avec la modalité du possible, et non pas de l’actuel. Ceci est très paradoxal venant de la part de quelqu’un qui se présente comme ayant la certitude d’une mémoire parfait:
Il est dans ma nature – c’est mon bonheur et ma malédiction – de ne rien oublier. Le moindre bruit de chaine, le moindre souffle de vent, chaque chose vue, sentie ou goûtée, tout reste fixe, inchangé, dans mon esprit ; je sais fort bien qu’il n’en va pas de même pour tout le monde, mais je n’arrive pas à ma figurer ce que cela peut vouloir dire, oublier : comme si quelqu’un avait dormi, alors que ce qu’il a vécu s’est simplement éloigné dans le temps (16).
2) Ensuite on parle de l’avenir, du “pressentiment” contenu dans l’incident que Sévérian a choisi pour ouvrir le livre de ses mémoires. Ceci ne narre pas une histoire à suspense, puisque Sévérian nous dit à la fin du court premier chapitre qu’il deviendra le monarque de son monde:
C’est de cette manière que j’entamai le long voyage par lequel j’ai été acculé vers le trône (24).
3) Sévérian parle d’une baignade où il a “failli” se noyer. La mort, à un moment possible, a été évitée. Cependant, le titre de ce premier chapitre est Résurrection et mort, et non pas mort et résurrection. Il est suggéré que la mort donné par Sévérian à un inconnu est précédée par une “résurrection”, peut-être la sienne. Plus tard dans le roman on verra des résurrections liées à Sévérian, et il est possible qu’il s’est en fait noyé. Le titre, à première vue symbolique, pourrait être littéralement vrai.
4) Le portail fermé et le brouillard “comme des chemins de montagne” sont pour lui les “symboles” de son exil. D’objets concrets conservés dans son souvenir, le portail et le brouillard sont dé-littéralisés dans son imagination, devenus des allégories du chemin de sa vie. C’est le mouvement inverse du (3), où un fait virtuel a été, allusivement, littéralisé.
Dans ce court paragraphe Wolfe instaure un jeu d’intentionnalités (rétention, protention – souvenir, pressentiment), de temporalités (passé, avenir), de modalités épistémiques (certitude, possibilité) et ontologiques (virtuel, actuel) et de statut noétique (cognition littérale, imagination symbolique). On est prévenu d’emblée que le récit sera composé de passages d’un pole à l’autre dans chacun de ces couples conceptuels, et qu’il va cheminer entre toutes ces catégories sémiotiques.