ENGLISH SUMMARY OF BADIOU, DELEUZE, AND THE ACCESS TO INFINITIES

Some of Badiou’s criticisms of Deleuze can be rejected because he sometimes seems to be taking Deleuze’s system for a bad « set-theoretic » approach but something different.

A better comparison between the two comes from a number of positive concepts that Badiou proposes without even having Deleuze in mind but that retroactively can give clarity and insight on neglected aspects of Deleuze’s work. I

n particular, the words « infinite » and « infinity » (along with their Deleuzian synonyms: absolute, the outside, the plane of consistency) abound in Deleuze’s work, especially in WHAT IS PHILOSOPHY? But there is a certain confusion in the concepts underlying the words.

Badiou’s typology of four different sorts of infinity, which he draws from recent set theory, can bring some clarity to this confusion. In his « Immanence of Truths project Badiou distinguishes

(1) inaccessible infinites

(2) infinites by resistance to division

(3) infinites by immanent power

(4) infinites by increasing proximity to the absolute.

In Deleuze we can find

(1) the outside further than any exteriority

(2) resistance prior to stratification and segmentation

(3) immanent affirmative powers (becomings, affects, intensities) on the plane of consistance

(4) deterritorialisation approaching the « absolute horizon ».

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« It would be a great honor for my partner and I »: case deviance or enunciative progress?

Steven Shaviro remarks on an interesting grammatical phenomenon: « A grammatical thing I have been noting lately is that lots of people use « I » instead of « me » as the object of a preposition when another proper name or noun is also included. e.g.: « It would be a great honor for my partner and I » (though everyone who does this would presumably still say « it would be a great honor for me » rather than « for I » when the pronoun is by itself) ». Far from decrying the change he asks for an explanation.

Before trying to explain sociologically this evolution one must first analyse the linguistic phenomenon. Enunciative sense-making operations can and often do trump grammatical correction. From this point of view, sociological changes can drive linguistic ones, but underlying the changing grammar there are enunciative operations and values that allow or prohibit certain possibilities.

Hypothesis: in instances of deviant cases for concatenated pronouns there may be a sort of (re-)inscription of the enunciator’s viewpoint.

DEVIANT CASE

In the case of « for my partner and me » « my partner and me » form a unitary block (for example because it is an enunciative pre-construction, from the situation of enunciation or from the discursive context or from background knowledge, that we agree) whereas in « for my partner and I » there is a disjoint block signalled by the rupture of case (e.g. for emphasis or because it is surprising in some way, however small). The root value of the deviant case is that it marks the enunciative operation of re-inscribing the subject of the enunciation in the enunciative conjunctive block.

THE OPERATOR « AND »

« AND » can have quantitative or qualitative values. In a quantitative context it is simply additive or aggregative: one thing after, or with, another, in an enumeration of elements. It can also have a qualitative value of association. The two (or more) elements are not simply juxtaposed but associated more closely, as a conjoint, a unitary or homogeneous block, or partially dissociated as a disjoint or heterogeneous block. In some cases, for example if the « and » is accentuated, it can conjoin highly disparate, opposing, or even adversarial elements. In the syntagm « for my partner and I » the deviant case (use of « I » instead of « me » draws « and » toward its more qualitative value.

RE-SUBJECTIFICATION

If we examine the complete syntagm (« It would be a great honor for my partner and I ») we can note that the grammatical subject (ante-posed « it) is not the subject of the process « to be honored », We can re-write the syntagm without the impersonal or dummy subject « it »: « my partner and I would be greatly honored ». Given that nouns have no case marker in English there is no way to assign a case to « partner » morphologically, only syntactically as accusative and semantically as (conjoint) subject of the process. Thus the deviant case for « I » is a pragmatic indicator of the divergence between the syntax and the semantics of the expression and of the enunciative re-inscription of the enunciator’s role.

SOCIAL EXPLANATION

As I argued at the beginning of this post, to explain a phenomenon one must first analyse it adequately. Many negative or pessimistic explanations for the increasing frequency of this sort of deviant case come from analysing it purely in grammatical terms as an error (forgetting the governing preposition or verb due to the greater distance of the pronoun, forgetting or misapplying the rule, class-dependent mistake). From this point of view the phenomenon is worrisome, indicating a generalised dumbing down of the population and the loss of a dimension of sense.

A more positive explanation could remark that this decline of normative grammar, the increasing indifference of a large part of the population to its dictates (especially in the spoken word), may be correlated with an increasing intolerance of the priority accorded to correction over meaning. Stream-lined and variable grammar may correspond to the taking of greater liberties in order to give more primacy to the sense-making operations.

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BADIOU, DELEUZE, ET LA NÉGATIVITÉ: épistémologique ou ontologique?

Deleuze affirme paradoxalement le principe que la déterritorialisation vient en premier, en affirmation. C’est un maxime fondamental de son système. C’est aussi le principe de la critique deleuzienne d’un certain Foucault, celui des pouvoirs et des résistances. Deleuze remarque qu’il faut pouvoir concevoir une « résistance » qui vient en premier, sinon on serait coincé dans une pensée de type réactif animé par la négation: « le dernier mot du pouvoir, c’est que la résistance est première » (FOUCAULT, 95).

On pourrait objecter alors que le vocable « déterritorialisation » est mal choisi, puisque il porte la marque de la négation dans son préfixe « dé ». Mais en ce cas la même objection pourrait s’opposer au vocable « infini », chez Deleuze et chez Badiou. Dans les deux cas, on cherche à parler d’un phénomène intrinsèquement affirmatif par le biais d’expressions qui linguistiquement ont une forme négative. Cependant, on doit se garder de jugements abrupts d’incohérence. La grammaire conceptuelle n’est pas toujours la décalque fidèle de la grammaire verbale.

La grammaire verbale de surface accorde le primat au fini, d’où la nécessité de lutter contre la grammaire comme opérateur de finitude. La déterritorialisation a deux aspects. Vue par sa face négative, elle coïncide avec la résistance à l’hégémonie des strates et des  segments. Vue par sa face positive (qui est plus fondamentale, selon Deleuze) elle est une distribution immanente de mouvements, d’affects, d’intensités, et de singularités.

On voit qu’une définition conceptuellement affirmative peut comporter cependant une négation au niveau linguistique. C’est pour des cas comme ceci que je propose que les objections d’incohérence chez Badiou ou Deleuze basées sur des arguments linguistiques sont en fin de compte très faibles, puisque la grammaire de surface n’est pas un décalque fidèle de la grammaire conceptuelle. Certes, des termes clés chez Badiou et Deleuze ont une forme linguistique négative (in-fini, ab-solu) mais cela ne constitue pas une objection recevable contre la nature affirmative des concepts.

Je voudrais proposer quelques notes pour prolonger la beauté de cette discussion du rôle de la négation par rapport aux infinis de puissance affirmative immanente en examinant de plus près la dialectique de la définition et de la preuve.

Je prendrai le cas de l’infini de résistance à la partition, ou cardinal compact, que Badiou classe parmi les infinis par voie d’accès négatif, même si son coefficient de négativité est moindre que celui de l’infini par voie d’inaccessibilité. On a vu que pour Deleuze ce type d’infini par résistance se maintient à la lisière entre la réaction et la consistance.

En termes badiousiens, la déterritorialisation comme résistance première correspond à cette notion d’infini compact, qui est caractérisé par sa « résistance » à toute division. Une autre caractérisation deleuzienne la définit comme relevant d’un « dehors plus lointain que toute forme d’extériorité », ce qui la rapproche aux infinis inaccessibles.

Nous avons vu que Deleuze dispose d’une définition affirmative de l’infini constituant un plan d’immanence qui est aussi un plan composé de consistances entre éléments positifs (devenirs, affects, intensités, singularités). Dans ce contexte Deleuze affirme que le mot foucaldien de « dispersion » et le mot derridien de « dissémination » équivalent à son terme « multiplicité ». Cependant, on constate chez Deleuze, malgré son rejet d’une hégémonie de la négativité, un recours fréquent et systématique à des formulations négatives.

On remarque un flottement similaire dans la caractérisation des infinis par résistance à la division. En effet, la définition du cardinal « compact » est formulée en termes positives, mais la preuve du théorème « tout cardinal compact est inaccessible » nous fait passer par un lemme négatif et deux sous-parties qui procèdent par reductio ad absurdum. Donc, on « paie » le positif du concept (en ce cas dans la définition) avec une négativité qui surgit ailleurs (en ce cas dans la preuve).

Badiou souligne qu’il y a un lien intrinsèque entre le réel et la négativité, puisque le réel est l’impossible. Il souligne de surcroît que ce lien réel/impossible/négation se retrouve spécifiquement dans les mathématiques de l’infini.

Il est intéressant d’explorer pourquoi dans ce cas assez typique dans le raisonnement sur les infinis le passage par le négatif dans la preuve n’ôte rien au caractère affirmatif de la propriété considérée.

Nous avons vu que la négation linguistique présente en grammaire de surface ne reflète pas la positivité sous-jacente en grammaire logique de fond. Ceci nous amène à envisager plusieurs explications:

1) On pourrait penser que ce passage par le négatif n’est pas nécessaire mais facultatif, ce serait une simple option méthodologique, par commodité de preuve ou par économie de moyens intellectuels.

Mais dans certains cas il est un passage obligé, appartenant essentiellement au contexte de justification, et non seulement contingentement au contexte de la découverte.

2) Pour expliquer ce phénomène méthodologique du négatif comme passage obligé, on pourrait arguer que la négation est seulement épistémologique, et qu’elle n’ôte rien à la positivité ontologique.

3) On pourrait poser que la négation n’est pas un simple reflet des conditions de notre accès à l’être (thèse finalement corrélationniste), mais appartient à la constitution de l’être.  Badiou lui-même de par sa reprise de l’idée lacanienne du réel comme impossible semble accréditer cette thèse plus forte, que la négation en jeu ici est ontologique.

Badiou semble hésiter entre la thèse épistémologique et la thèse ontologique.

Parfois il penche pour la thèse, épistémologique, d’un lien extérieur mais nécessaire entre la négation et le réel:

« Des épistémologues comme Bachelard, et Lacan lui-même, ont pu soutenir que la vérité se présente toujours dans une structure de fiction, ou que la vérité se présente dans la guise de l’erreur. C’est le faux qui est votre guide vers le réel, réel qui sera un point impossible à tenir, un point qui vous sera infligé pour vous faire reculer vers l’admission forcée de la vérité de p ».

Même ici, il y a un « point » ontologique qui fonde le lien. On retrouve ici le « sinon que » (encore le passage par une formulation négative) du maxime badiousien: « Il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités ».

Parfois Badiou penche pour la thèse ontologique, d’un lien intérieur entre les deux:

« Ce qui amène à conclure qu’il y a en définitive un lien intérieur important entre l’impossible, c’est-à-dire le réel, et la négation. »

 

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IT’S NOT EASY TO BE A PLURALIST: Bruno Latour and the Filter of Catholicity

I tried to read Bruno Latour’s ideas on the Anthropocene, as explicated in his lectures FACING GAIA, against the background of his pluralist ontology (AN INQUIRY INTO THE MODES OF EXISTENCE).

I proposed some criticisms of this project based on my reading of Jung and Hillman, but these were rejected by Latour due to his presupposition that contemporary society is in some very refined (but still dogmatic) sense ontologically « Catholic ».

So my general conclusion is that it is not easy to be pluralist about theoretical matters of ontology nor about very urgent and practical matters of concern.

My Badiousian conclusion is that Latour’s sublimated Catholocism acts as a monist filter on his pluralist ontological project, re-submitting to the One a theoretical endeavour to go as far as it could in the direction of ontological pluralism.

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DELEUZE/BADIOU: être ou ne pas être (ensembliste)

Les objections ensemblistes badiousiennes contre la philosophie de Deleuze n’ont pas de pertinence directe face à une problématique non-ensembliste, à moins de stipuler que toute approche non-ensembliste (en philosophie, mais aussi en poésie, en amour, etc), n’a pas de validité. Ceci reste à prouver puisque l’objet du différend entre Deleuze est Badiou ne peut pas figurer en plus comme son tribunal.

René Char ou Victor Hugo vraisemblablement ne savaient pas grande chose de la théorie des grands cardinaux, mais Badiou arrive à configurer leur poésie quand même, en faire ressortir leur critique de la finitude et leur points d’échappée vers l’infini. Pourquoi alors Badiou ne peut-il pas configurer Deleuze de la même façon?

La comparaison entre Badiou et Deleuze ne peut pas se faire au niveau-objet du pôle mathématique, incommensurabilité oblige, mais pourrait éventuellement être organisée au méta-niveau. Donc il vaut mieux chercher des points de convergence et de divergence du côté du pôle poétique (puisque la philosophie navigue entre les deux pôles). Il faut rappeler que dès que Badiou quitte même d’un iota le champ mathématique il est dans la poétisation philosophante, tout comme Deleuze.

Cela étant dit, je trouve que les distinctions conceptuelles que Badiou effectue autour des différents types d’infinis ne sont pas seulement plus riches, mais ils permettent aussi de jeter un nouvel éclairage sur les emplois de l’infini et de ses synonymes dans les œuvres de Deleuze.

C’est en ce sens qu’on pourrait dire au regard de la table de matières de L’immanence des vérités qu’il manque à Deleuze l’équivalent de la partie centrale, mathématique, du livre. Badiou distingue quatre « voies d’accès » à l’infini, et ainsi peut proposer une typologie des infinis: l’infini par inaccessibilité, par résistance à la division, par puissance immanente, et par approches progressives vers l’absolu.

On peut regarder de ce point de vue deux livres deleuziens FOUCAULT (Deleuze seul) et QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? (Deleuze et Guattari) qui traitent particulièrement de l’ontologie. On constate qu’ils contiennent beaucoup d’occurrences de mots venant des champs lexicaux de la dialectique entre le fini et l’infini ,et de l’absolu: « fini », « finitude », « infini », « infinité »; et aussi les synonymes de l’infini dans la conceptualité deleuzienne: « absolu », « plan d’immanence », « dehors », « chaos ».

On remarque un certain manque de clarté dans l’emploi deleuzien de ces mots, comparé à la précision badiousienne. Cependant, on peut retrouve dans les textes de Deleuze des instances relevant des quatre types d’infini explicités par Badiou.

D’abord les deux types « négatifs » (selon Badiou):

1) infini inaccessible: « Un dehors plus lointain que tout monde extérieur et même que
toute forme d’extériorité » (FOUCAULT, 92).

2) infini par résistance à la partition: « les livres de philosophie et les œuvres d’art … ont en commun de résister, résister à la mort, à la servitude, à l’intolérable, à la honte, au présent.  » (QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE?, 105),

La transition vers une conception positive de l’infini comme puissance affirmative se signale chez Deleuze par le cri: « le dernier mot du pouvoir, c’est que la résistance est première » (FOUCAULT, 95). C’est le passage de la résistance à la consistance.

Les deux types « positifs » (selon Badiou):

3) infini par puissance immanente: « l’événement dans son devenir, dans sa consistance propre, dans son auto-position comme concept, échappe à l’Histoire » (QP, 106).

4) infini par proximité à l’absolu: « nous essayons de monter au-dessus des strates, pour atteindre à un dehors, à un élément atmosphérique, à une « substance non stratifiée » », (F, 129).

Ceci n’est qu’un premier survol de la question de l’infini chez Deleuze, mais on voit que les distinctions entre types d’infini proposées par Badiou permettent de voir à la fois la profusion et la confusion des références à l’infini chez Deleuze. Sur cette question il faut assigner à la pensée de Deleuze une proximité beaucoup plus grande au pôle poétique et une distance plus grande du pôle mathématique que ce n’est le cas pour Badiou.

 

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DELEUZE ET BADIOU PLURALISTES: comparer l’incommensurable

Ce blog est construit autour de l’hypothèse initiale qu’il est conceptuellement possible de comparer les programmes de recherche métaphysiques pluralistes entre eux. C’est à cela que j’œuvre depuis huit ans maintenant.

Les divers projets ontologiques, épistémologiques, sociologiques, et psychologiques que j’ai examinés (Pickering, Dreyfus, Lyotard, Feyerabend, Serres, Deleuze, Lyotard, Stiegler, Hillman, Zizek, Laruelle, Badiou) ont en commun une préoccupation avec l’hégémonie de l’Un sur le multiple. Néanmoins ils sont strictement incommensurables au niveau de leur déploiement propre.

Tout ce que je peux faire, c’est risquer quelques hypothèses de convergence, tracer quelques passages, qui ne valent malheureusement que pour un petit sous-ensemble de lecteurs. Pour le cas qui me préoccupe dans cette série actuelle de billets de blog, je cherche à articuler les points de divergence et de convergence entre Deleuze et Badiou.

A quoi bon? pourrait-on me demander. En fait c’est une objection récurrente concernant l’intérêt même de ce genre d’exercice. En termes de théorie des ensembles, mon pari est que l’ensemble composé des lecteurs/admirateurs (réels ou potentiels) de Badiou et celui des lecteurs/admirateurs de Deleuze ne sont pas disjoints, et que leur intersection n’est pas composée d’un seul élément (moi).

Il est évident qu’une comparaison purement intellectuelle qui fabrique ou qui force des convergences factices sur un matériau récalcitrant n’a pas d’intérêt. En revanche, je dirai que quiconque a été touché dans son existence deux fois par la philosophie (ou plus), qui a été touché par les infinis immanents différents configurés par deux pensées qui sont en apparence disjointes, doit se débrouiller avec ça, il n’a pas le choix. Si on est touché par une seule œuvre de pensée (ou par aucune) on n’a pas ce genre de problème.

Il est à noter que Badiou lui-même a consacré un livre à Deleuze qui est comme le deuil d’un dialogue qui n’a pu se constituer durablement, un dialogue qui aurait été celui de la divergence sur fond commun.

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BADIOU, DELEUZE, ET LES ACCÈS À L’INFINI

Dans le billet précédent J’ai énuméré trois hypothèses appartenant au noyau heuristique du programme de recherche badiousien tel qu’il se parachève (provisoirement) dans son livre « L’immanence des vérités ». La troisième hypothèse, celle du recouvrement comme mode opératoire de l’idéologie contemporaine, est reliée à une quatrième hypothèse, plus technique, qui passe par une redéfinition décisive des termes « fini » et « infini ».

Selon une approche proposée par Kurt Gödel, le fini au sens quantitatif (sens statique) n’est qu’une petite partie du fini au sens de constructible (sens dynamique). Un multiple peut très bien être infini au sens de comportant un très grand nombre d’éléments, mais fini au sens de Gödel, puisque constructible par des procédés déjà disponibles dans son ordre de référence.

Grâce à cette approche, Badiou est en mesure de proposer trois hypothèses supplémentaires:

(4) L’idéologie contemporaine recouvre l’infini neuf possible avec des parties finies, constructibles définissables en termes de prédicats tirés de la langue dominante. Ce mode opératoire par recouvrement est soutenu par une vision, en fait par une Idée qui clôture notre univers, qui stipule que seul le fini existe.

(5) La finitude contemporaine présuppose l’omniprésence de la constructibilité. Certes, les infinis quantitativement « grands » (au sens statique) peuvent exister, mais ils sont écrasés par les constructions du recouvrement, et ainsi rendus finis (au sens dynamique) puisque définissables.

D’où la nécessité d’une sixième hypothèse, selon Badiou:

(6) L’oppression nous enferme dans le fini constructible, donc la liberté doit assumer que l’infini non-constructible existe.

On peut rapprocher l’analytique de la finitude chez Alain Badiou à la notion de « réalisme capitaliste » de Mark Fisher. Badiou analyse bien ce type d’idéologie cynique par le biais de son concept de « matérialisme démocratique ». Ce concept désigne la forme générale de l’idéologie qui régente notre société, pour laquelle il n’y a que des corps et des langages.

Ce que je trouve intéressant dans le projet badiousien de « L’immanence des vérités » c’est qu’il pousse cette analyse beaucoup plus loin que la phénoménologie basique que Fisher propose. D’abord Badiou détaille six opérateurs de la finitude (l’identité, la répétition, le Mal, la nécessité, Dieu, et la mort). Ensuite il analyse la forme moderne de la finitude en termes d’un concept tiré des mathématiques, celui du recouvrement et de ses échappées possibles.

Sur la question de l’omniprésence du recouvrement et de sa possible défaite Badiou bute sur un point crucial: pour trouver ces échappées on doit pouvoir affirmer l’existence et le primat de l’infini non-constructible.

En cela Badiou rejoint Deleuze, qui pose que la « déterritorialisation » vient en premier. S’il n’y a pas une déterritorialisation absolue on est condamné au mieux au relativisme des assemblages des corps et des langages de la déterritorialisation relative, et donc à la résistance (concept réactif, négatif et relatif) au lieu de pouvoir accéder à la création (concept affirmatif et « absolu »).

Il existe donc un absolu chez Deleuze, et il doit être posé en premier comme puissance affirmative non-constructible et non-prouvable. Le nom deleuzien de cet absolu c’est le dehors.

Le principe que la déterritorialisation vient en premier, en affirmation absolue sous-tend la critique deleuzienne d’un certain Foucault, le penseur des pouvoirs et des résistances. Deleuze insiste qu’il faut pouvoir concevoir une « résistance » qui vient en premier, sinon on serait coincé dans une pensée de type réactif animé par la négation.

On pourrait objecter alors que le vocable « déterritorialisation » est mal choisi, puisque il porte la marque de la négation dans son préfixe « dé ». Mais en ce cas la même objection pourrait s’opposer au vocable « infini ». La grammaire conceptuelle n’est pas toujours la décalque fidèle de la grammaire verbale.

Badiou et Deleuze veulent résister à la finitude, et pour accomplir ce but chacun déploie une inventivité conceptuelle impressionnante. Au niveau du concept, Deleuze affirme la priorité d’un dehors absolu, alors que Badiou affirme que le fini n’est que le « déchet » de l’infini. Malheureusement la grammaire verbale trahit ce renversement de perspective, car elle prioritise le fini, d’où la nécessité de lutter constamment contre la grammaire comme opérateur de finitude.

La déterritorialisation vue par sa face négative est une résistance à l’enfermement dans les stratifications et les segmentations. Vue par sa face positive, elle est une distribution de mouvements, d’affects, d’intensités, et de singularités.

Il est peut-être utile d’ébaucher une comparaison avec les quatre accès à l’infini décrit par Badiou dans son projet autour de l’immanence des vérités. Badiou distingue deux formes d’accès négatives (inaccessibilité, résistance à la division),  et deux accès positifs (puissance immanente des grandes parties, proximité à l’absolu).

En termes badiousiens, la caractérisation deleuzienne de l’absolu comme relevant d’un « dehors plus lointain que toute forme d’extériorité », pourrait être rapprochée aux infinis inaccessibles. Selon Badiou ceci constitue une détermination négative de l’accès à l’infini (« in-accessible »). La déterritorialisation comme résistance première correspond à l’infini compact, qui est caractérisé par sa « résistance » à toute partition. Cette détermination est négative aussi, mais un peu moins, puisque la « résistance » pointe un aspect intrinsèque de l’infini.

On voit déjà que contrairement à Badiou, Deleuze n’est pas un adepte de la théories des ensembles, préférant une approche qualitatif à l’infini. Malgré cette différence, il y a des points de convergence importants entre les deux projets théoriques.

Deleuze affirme que le terme foucaldien de « dispersion » (tout comme le terme derridien de « dissémination ») équivaut à son terme de « distribution ». Tous nomment la multiplicité prise comme puissance affirmative malgré la morphologie comportant le préfixe négatif « dis-« .

C’est ici qu’on commence à apercevoir les limites de l’approche deleuzienne comparée à la caractérisation positive plus riche que permet la théorie mathématique des infinis que mobilise Badiou. Deleuze propose sa propre caractérisation positive du dehors en tant que « plan d’immanence » en termes non-ensemblistes: c’est une distribution nomade de mouvements, de devenirs, d’affects, d’intensités, et de singularités. Les deux penseurs ont chacun un concept de l’infini par puissance affirmative immanente. Néanmoins la divergence ici, entre voie ensembliste (Badiou) et voie non-ensembliste (Deleuze) est au maximum.

Un quatrième accès à l’infini décrit selon Badiou comporte un processus d’infinitisation ou d’approche à l’absolu. On pourrait comparer ceci au processus de déterritorialisation deleuzienne qui nous rapproche de plus en plus à « l’horizon absolu ».

Il ne sert à rien de vouloir faire « gagner » Badiou contre Deleuze à tout prix ou vice versa. Malgré les différences énormes qui existent entre les deux systèmes je pense qu’il est intéressant de chercher à créer des hypothèses de traduction ou de concordance entre les deux.

Note: je remercie beaucoup François Nicolas pour une conversation qui m’a aidé à clarifier mes idées.

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