DELEUZE/BADIOU: être ou ne pas être (ensembliste)

Les objections ensemblistes badiousiennes contre la philosophie de Deleuze n’ont pas de pertinence directe face à une problématique non-ensembliste, à moins de stipuler que toute approche non-ensembliste (en philosophie, mais aussi en poésie, en amour, etc), n’a pas de validité. Ceci reste à prouver puisque l’objet du différend entre Deleuze est Badiou ne peut pas figurer en plus comme son tribunal.

René Char ou Victor Hugo vraisemblablement ne savaient pas grande chose de la théorie des grands cardinaux, mais Badiou arrive à configurer leur poésie quand même, en faire ressortir leur critique de la finitude et leur points d’échappée vers l’infini. Pourquoi alors Badiou ne peut-il pas configurer Deleuze de la même façon?

La comparaison entre Badiou et Deleuze ne peut pas se faire au niveau-objet du pôle mathématique, incommensurabilité oblige, mais pourrait éventuellement être organisée au méta-niveau. Donc il vaut mieux chercher des points de convergence et de divergence du côté du pôle poétique (puisque la philosophie navigue entre les deux pôles). Il faut rappeler que dès que Badiou quitte même d’un iota le champ mathématique il est dans la poétisation philosophante, tout comme Deleuze.

Cela étant dit, je trouve que les distinctions conceptuelles que Badiou effectue autour des différents types d’infinis ne sont pas seulement plus riches, mais ils permettent aussi de jeter un nouvel éclairage sur les emplois de l’infini et de ses synonymes dans les œuvres de Deleuze.

C’est en ce sens qu’on pourrait dire au regard de la table de matières de L’immanence des vérités qu’il manque à Deleuze l’équivalent de la partie centrale, mathématique, du livre. Badiou distingue quatre « voies d’accès » à l’infini, et ainsi peut proposer une typologie des infinis: l’infini par inaccessibilité, par résistance à la division, par puissance immanente, et par approches progressives vers l’absolu.

On peut regarder de ce point de vue deux livres deleuziens FOUCAULT (Deleuze seul) et QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? (Deleuze et Guattari) qui traitent particulièrement de l’ontologie. On constate qu’ils contiennent beaucoup d’occurrences de mots venant des champs lexicaux de la dialectique entre le fini et l’infini ,et de l’absolu: « fini », « finitude », « infini », « infinité »; et aussi les synonymes de l’infini dans la conceptualité deleuzienne: « absolu », « plan d’immanence », « dehors », « chaos ».

On remarque un certain manque de clarté dans l’emploi deleuzien de ces mots, comparé à la précision badiousienne. Cependant, on peut retrouve dans les textes de Deleuze des instances relevant des quatre types d’infini explicités par Badiou.

D’abord les deux types « négatifs » (selon Badiou):

1) infini inaccessible: « Un dehors plus lointain que tout monde extérieur et même que
toute forme d’extériorité » (FOUCAULT, 92).

2) infini par résistance à la partition: « les livres de philosophie et les œuvres d’art … ont en commun de résister, résister à la mort, à la servitude, à l’intolérable, à la honte, au présent.  » (QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE?, 105),

La transition vers une conception positive de l’infini comme puissance affirmative se signale chez Deleuze par le cri: « le dernier mot du pouvoir, c’est que la résistance est première » (FOUCAULT, 95). C’est le passage de la résistance à la consistance.

Les deux types « positifs » (selon Badiou):

3) infini par puissance immanente: « l’événement dans son devenir, dans sa consistance propre, dans son auto-position comme concept, échappe à l’Histoire » (QP, 106).

4) infini par proximité à l’absolu: « nous essayons de monter au-dessus des strates, pour atteindre à un dehors, à un élément atmosphérique, à une « substance non stratifiée » », (F, 129).

Ceci n’est qu’un premier survol de la question de l’infini chez Deleuze, mais on voit que les distinctions entre types d’infini proposées par Badiou permettent de voir à la fois la profusion et la confusion des références à l’infini chez Deleuze. Sur cette question il faut assigner à la pensée de Deleuze une proximité beaucoup plus grande au pôle poétique et une distance plus grande du pôle mathématique que ce n’est le cas pour Badiou.

 

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